Pakistan – Un nouveau visage après l’acide

150 attaques à l’acide sont commises chaque année au Pakistan.

Un chirurgien originaire du Pakistan, reconstruit les femmes dont le visage a été brûlé à l’acide par des maris ou des ex-compagnons parce qu’un jour, elles ont osé dire Non. L’acide n’a pas seulement effacé leurs visages, il a aussi emporté leurs vies… Et c’est en tout état de cause, ce que voulaient leurs agresseurs. Prendre une revanche sur la haine où comment réapprendre à s’aimer en retrouvant un visage.

L’engagement du Dr Mohammad Jawad, consacré à redonner un visage aux femmes attaquées à l’acide, a fait l’objet d’un documentaire primé aux Oscars. Il aura au moins eu le mérite, au-delà de faire de la pub à un chirurgien plastique qui ne boude pas la notoriété, de contribuer à sensibiliser sur les violences conjugales et la nature destructrice des attaques à l’acide, au Pakistan et ailleurs.

Le fléau de la société pakistanaise : 12 portraits de femmes brûlées à l’acide3/04/2014

Sans titre

30/03/2012 – Le Dr Mohammad Jawad est étonnamment détendu lorsque je le rencontre dans son cabinet de la rue Harley, à Londres. Il est, après tout, la vedette du premier film pakistanais récompensé aux Oscars. Saving Face [Sauver la face] a remporté l’Oscar du meilleur court-métrage documentaire cette année.

La caméra suit le chirurgien lors de l’un de ses voyages au Pakistan, son pays natal, en vue de reconstruire les visages de deux femmes victimes d’attaques à l’acide.

Le mari de Zakia, 39 ans, l’a aspergée d’acide lorsqu’elle a demandé le divorce. Incapable de subvenir seule aux besoins de ses enfants, elle a dû retourner vivre chez lui en dépit de l’atrocité de son acte. Son histoire est tragique, émouvante. Et elle n’est malheureusement pas un cas isolé. Les chiffres officiels évaluent à 150 le nombre d’attaques à l’acide commises chaque année au Pakistan. Selon certains témoignages, il pourrait y en avoir plusieurs centaines.

Le Dr Jawad n’est pas étranger à l’univers people. Sa patiente la plus connue est Katie Piper, mannequin et présentatrice de télévision [en Grande-Bretagne]. En 2006, la jeune femme a été défigurée à l’acide sulfurique par le complice d’un ex-petit ami vindicatif. Elle a perdu la vue d’un œil et souffert de brûlures étendues. Le médecin qui la soignait à l’hôpital du Service national de santé (National Health Service, NHS) se trouvait être Mohammad Jawad.

KatiePiper a raconté son histoire dans un documentaire diffusé sur Channel 4 et intitulé Katie : My Beautiful Face [traduit en français sous le titre Le Visage volé de Katie Piper].  Le Dr Jawad a retiré la peau de son visage pour la remplacer par un substitut appelé Matriderm, qui a servi de trame pour une greffe épidermique. Elle a ensuite été placée dans un coma artificiel pendant 12 jours. Les résultats obtenus sont extraordinaires : Katie Piper a repris sa carrière de mannequin et a mis sur pied une fondation pour aider les victimes de brûlures.

Le Dr Jawad admet qu’il ne savait, à l’époque, presque rien des horribles attaques à l’acide qui défigurent chaque année des centaines de femmes dans son pays natal. Après avoir entendu parler de ses résultats, un confrère médecin lui a expliqué que de telles agressions étaient monnaie courante au PakistanLe Dr Jawad a commencé à offrir gratuitement de son temps pour reconstruire les visages de victimes d’attaques à l’acide.

“C’est un crime terrible, qui atteint la femme dans son intimité, dit-il. Les femmes défigurées sont traitées comme des parias. Ma mission n’est pas seulement de réparer leur visage, mais aussi de leur redonner leur vie et leur confiance en elles.”

Le Dr Jawad se rend quatre ou cinq fois par an à Karachi et utilise les installations de l’Indus Hospital pour pratiquer gratuitement des opérations de chirurgie plastique.  En quelques jours, il voit une quinzaine de patientes. Il a déjà aidé une cinquantaine de femmes à s’en sortir. Il prévoit également de créer une fondation dont l’objectif serait de rationaliser les efforts des nombreuses organisations caritatives qui s’intéressent au phénomène.

“J’aimerais mettre au point un processus normalisé afin d’assurer à ces patientes un traitement optimal, explique-t-il. Après tout, il existe un traitement classique pour les crises cardiaques : pourquoi en serait-il autrement pour ces patientes ? Nous devons trouver le moyen de leur offrir les meilleurs soins le plus rapidement possible, afin de réduire le nombre d’opérations de retouche nécessaires.”

Le Dr Jawad enseigne également les meilleures pratiques et techniques à des chirurgiens locaux. Les opérations sont financées par diverses organisations non gouvernementales (ONG) et fondations.

Après avoir obtenu son diplôme à l’université de Karachi, sa ville natale, le plasticien a fait ses premières armes au Civil Hospital et au Jinnah Post-Graduate Medical Centre. En 1990, il s’est installé en Irlande, où il a pratiqué au Cork University Hospital. Le jeune médecin n’a pas choisi d’emblée de devenir plasticien. “J’ai d’abord songé à devenir orthopédiste, mais la gratification instantanée qu’offrait la chirurgie plastique m’a séduit.” Il compare sa spécialité à l’industrie cinématographique d’Hollywood : “Si les films ne permettent pas de sauver des vies, ils enrichissent certainement nos existences. J’aime la précision de la chirurgie plastique et reconstructrice. Si vous suivez une certaine procédure, tant qu’il n’y a pas d’erreur, le résultat est prévisible, et le patient en retire un bénéfice immédiat.”

L’affection et l’exaspération avec lesquelles le Dr Jawad parle du Pakistan témoignent de son vif attachement envers son pays natal. Il est profondément attristé par la corruption généralisée, la faiblesse des dépenses publiques dans le domaine de la santé et le caractère endémique de la violence conjugaleMais il évoque aussi la débrouillardise (jugaad) dont font preuve des gens bien intentionnés pour contourner le système et venir en aide à ceux qui en ont besoin.

“Au début de ma carrière, au Pakistan, j’ai contribué à constituer des réserves de médicaments vitaux, distribués gratuitement aux patients pauvres, et des banques de sang permettant aux familles ou aux proches de faire des dons pour s’assurer que les stocks étaient suffisants. Même l’eau potable était un problème dans les hôpitaux à l’époque. Mais on se débrouillait”, raconte-t-il avec un pragmatisme discret.

Le Dr Jawad s’est rendu à Los Angeles pour assister à la cérémonie de remise des oscars. “Je suis très impatient d’y être. Le tournage a été une expérience extraordinaire”, m’a-t-il confié avant son départ.

Primé aux Oscars

Le documentaire Saving Face a été coréalisé par Daniel Junge et Sharmeen Obaid-Chinoy, qui avait déjà décroché un Emmy (équivalent des Oscars pour la télévision, aux Etats-Unis) en 2010 pour son documentaire sur les enfants recrutés de force par les talibans.

La victoire de Saving Face aux Oscars a contribué à sensibiliser le monde entier à la nature destructrice des attaques à l’acide et à l’ampleur du phénomène, estime Tehelka. Depuis l’adoption d’une loi historique élaborée en 2010, les auteurs de ces crimes sont désormais passibles d’une peine d’emprisonnement à vie. “Avec un peu de chance, la loi aura un effet dissuasif”.

Le mari de Zakia, dont l’histoire est racontée dans le film, a été le premier à être condamné, offrant du même coup au documentaire une fin heureuse digne d’un film d’Hollywood.

Source :  courrierinternational.com

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s