Les Libanaises ne peuvent toujours pas transmettre leur nationalité

Aimer et vivre avec un étranger. Pour les libanaises, cela signifie encore, en 2014, renoncer à la nationalité pour leurs enfants. L’égalité au Liban, cela reste pour les femmes libanaises de la pure théorie.

(@CRTDA)

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tv5.org, 23.08.2014

Tomber amoureuse d’un étranger. Pour les Libanaises, cela signifie encore, en 2014, renoncer à la nationalité pour leurs enfants. Lina Abou Habib du CRTDA (Collective for Research and Training Development – Action) décrypte cette loi caduque de 1925 : « Le Liban a été construit sur un recensement de 1932 plein d’erreurs. Le citoyen fait partie d’un système politique et social obsédé par la démographie. Les dirigeants essaient de maintenir le mythe de la petite majorité chrétienne. » 

Alors que l’article 15 de la Déclaration des droits de l’homme affirme que « nul ne peut être arbitrairement privé de sa nationalité, ni du droit de changer de nationalité« , le Liban fait office de mauvais élève dans le monde arabe. Lina soupire : « L’excuse toujours avancée c’est que 10% de la population libanaise est constituée de réfugiés palestiniens, mais tous les hommes palestiniens ne vont pas d’un jour à l’autre se marier avec des femmes libanaises ! » De plus, les hommes libanais se marient aussi avec des Palestiniennes et ne sont pas concernés par cette discrimination.
Pour Lina, il faut en arrêter avec l’hypocrisie : « La question palestinienne n’a rien à voir avec les droits des femmes libanaises. Certains disent que ça déséquilibrerait l’équilibre démographique car il y aurait plus de musulmans et que ‘les musulmans font beaucoup d’enfants’. C’est du racisme pur. La démographie n’est un problème que s’il on en fait un problème. » Pour le CRTDA, pas question de communiquer les chiffres des femmes concernés. « On se fiche du nombre. On parle d’un droit qui devrait être dû aux femmes qu’elle que soit le nombre concerné. »
Rana Dirani McClenahan et son fils Rayyan (@Mélinda Trochu)

Rana Dirani McClenahan et son fils Rayyan (@Mélinda Trochu)

La « désagréable impression d’avoir fait une erreur »

Rana Dirani, 32 ans, fait partie de ces citoyennes de seconde zone. La jeune professeure d’arabe est à la tête d’un des lieux prisés des étrangers à Beyrouth, le Saifi Institute. Elle l’a créé avec son mari américain il y a maintenant cinq ans. Parents de deux fils de 3 ans et 5 mois, le couple doit payer 50 dollars tous les trois ans pour faire renouveler les papiers des enfants. « Peut-être qu’un jour on me refusera ces papiers, qui sait. Et quoi, ils déporteront mes enfants ? C’est n’importe quoi !«  s’énerve Rana.
Quand elle rencontre son futur mari, Rana ne se doute pas des difficultés qui l’attendent : « J’avais entendu parler de cette discrimination mais je n’y avais pas prêté attention. Aujourd’hui, j’ai cette désagréable impression d’avoir fait une erreur. Je me sens complètement rejetée et maltraitée. C’est comme si j’avais commis un crime d’avoir des enfants. »
Il y a quelques mois, la famille doit partir aux Etats-Unis pour Noël. Arrivée à l’aéroport, Rana se rend compte qu’elle a oublié de faire le visa pour son bébé. « Ils m’ont interdit de prendre l’avion. Malheureusement, j’ai dû avoir recours à une ‘wasta’ (un piston, ndlr) pour pouvoir prendre un avion le lendemain, » raconte-t-elle.
Rana, dont la sœur est dans le même cas car mariée à un Palestinien, n’a aucun espoir envers le gouvernement : « Nos dirigeants n’ont aucune conscience. Ils ne pensent pas aux mères. Ils sont le cancer de ce pays. » Partir, Rana y a pensé mais tout la retient : « Ici j’ai ma famille, mon entreprise. Tout le monde compte sur moi. Mais si je n’avais pas cela, j’aurais quitté le Liban. Notre gouvernement coupe peu à peu les liens d’attachement que nous avons pour notre pays. »

 

« Pour les enfants, le déni a été un choc »

Lina Abou Habib (@CRTDA)

Lina Abou Habib (@CRTDA)

Lina, du CRTDA, a vu les choses évoluer ces dernières années dans le monde arabe : « Des lois similaires ont été abolies en Egypte, en Algérie, au Maroc, au Yémen et même en Arabie Saoudite ! » Mais le Liban reste à la traîne. Depuis dix ans, le CRTA organise des manifestations, mobilise les médias, les femmes et fait du lobbying auprès des hommes politiques. Lina n’hésite pas à dénoncer les responsables : « Honnêtement, les musulmans des deux camps n’ont pas de problème. Le problème est dans le camp chrétien. Et vu que les camps musulmans ne veulent pas fâcher leurs alliés chrétiens, ils ne font rien… Heureusement, une commission nationale de la femme libanaise se penche sur le sujet et prépare en ce moment une proposition de loi. »

Roula Douglas, journaliste, est elle aussi très en colère. Mariée à un Canadien (de mère et grand-mère libanaises), elle n’en peut plus. Ses deux enfants, âgés aujourd’hui de 19 et 16 ans, ont appris leur déni de nationalité à l’école. Roula raconte : « Ils l’ont appris d’une manière horrible. A l’école primaire, ils faisaient du taekwondo, mais ils n’ont pas pu participer aux compétitions nationales, car il fallait avoir un passeport libanais. Ça a été un choc au début. Pour eux, ça allait de soi qu’ils étaient libanais. »

 

« L’égalité, au Liban, reste de la théorie »

La famille de Roula Douglas : Nicolas (16 ans), son mari, Gladson Douglas, Michael (19 ans) et elle, à Aley, Liban. (@Roula Douglas)

La famille de Roula Douglas : Nicolas (16 ans), son mari, Gladson Douglas, Michael (19 ans) et elle, à Aley, Liban. (@Roula Douglas)

Aujourd’hui, les garçons font beaucoup de foot. L’un d’eux a été sélectionné à l’Olympique lyonnais en France pour une semaine d’entraînement mais au Liban, impossible pour lui de briller. « Plus mes garçons vieillissent, plus c’est dur. S’ils veulent travailler au Liban, ils auront besoin d’un permis de travail. »
Roula passe son temps à sensibiliser ses connaissances. « Quand je vois les Tunisiennes en colère, j’aime ça. Au Liban, les femmes ne se sentent pas impliquées. Il y a un vrai travail de sensibilisation à faire, » déplore-t-elle.
La loi de 1925 n’est qu’une des lois discriminatoires envers les femmes libanaises. Roula détaille : « Il y a eu de petits changements notamment concernant le crime d’honneur mais ce n’est pas assez. Il faut le dire et le redire, cette loi est anticonstitutionnelle. La Constitution libanaise stipule que tous les citoyens libanais sont égaux devant la loi et jouissent des mêmes droits civils et politiques. » L’égalité au Liban, cela reste pour les femmes libanaises de la pure théorie.
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