Les femmes, grandes oubliées de la médecine

Les inégalités femmes-hommes se retrouvent aussi dans le domaine de la santé. Selon l’étude parue dans le magazine Sciences et Vie de juillet dernier, les médicaments seraient insuffisamment adaptés à la biologie des femmes, voire même dangereux, puisque les tests cliniques sont avant tout effectués sur des hommes. Un constat alarmant mais bien réel. A molécule identique, les effets varient du tout au tout.

Un même médicament, administré à doses identiques, peut engendrer des effets très différents selon que le patient est un homme ou une femme. Par exemple, une demi-dose de vaccin antigrippal protégerait les femmes tout aussi efficacement qu’une dose complète, leur épargnant au passage des effets secondaires. En cause : les femmes auraient un système immunitaire plus réactif, ce qui ne rendrait pas nécessaire l’administration de doses aussi importantes. Autre exemple : le Zolpidem, un somnifère également connu sous le nom de Stilnox. Ce somnifère induit un effet beaucoup plus important chez les femmes que chez les hommes : 8 heures après l’administration du médicament, elles sont ainsi trois fois plus nombreuses que les hommes à somnoler. Enfin, les disparités sont encore plus criantes lorsqu’on observe les effets de l’aspirine. On conseille aux personnes (hommes ou femmes) à risque d’AVC ou d’infarctus d’en prendre un comprimé par jour en prévention secondaire. L’aspirine agit sur le cœur des hommes (prévention crises cardiaques) alors qu’il se localise sur le cerveau des femmes (prévention AVC). A contrario, un médicament jugé peu rentable ou inefficace sur un homme, est carrément retiré des ventes (Herpès) sans se préoccuper de ses bienfaits sur les femmes.

On a prouvé depuis une trentaine d’années, le caractère sexué des cellules. Donc pourquoi ne pas prendre en compte le sexe dans les recherches ? Peut-être parce que la majorité des scientifiques sont des hommes…

Tout commence au stade de la recherche animale. Les essais cliniques et médicaments sont surtout expérimentés sur des rats mâles afin de ne pas « biaiser » les résultats avec des phénomènes hormonaux propres aux femmes, qui bien évidemment, perturbent les analyses. Mais alors justement. Pourquoi ne pas étudier les effets des médicaments en intégrant ces variables hormonales ? Seules les molécules destinées à traiter des problèmes uniquement féminins (ovaires, grossesse, ménopause) sont testées sur le sexe féminin. 

Il faudrait donc traiter les femmes différemment des hommes sur le plan de la santé, puisque leur métabolisme agit différemment sur les molécules administrées. Une évidence pour les biologistes… mais pas forcément pour les médecins. Au quotidien, ils n’en tiennent pas assez compte. Seul l’Institut National de Santé américain (NIH) semble imposer l’égalité : si les résultats ne sont pas analysés selon le sexe, les chercheurs peuvent dire adieu à leurs subventions. Donc encore une question d’argent qui prime sur la santé. Les recherches intégrant le facteur sexe, donc deux variables au lieu d’une, demanderaient un investissement en temps, donc forcément en argent. Les firmes pharmaceutiques refusent bien entendu de s’y impliquer, commerce oblige.

Donc puisqu’au lieu de nous soigner on nous drogue (médicaments surdosés, effets secondaires amplifiés), puisqu’il n’existe pas de cobayes féminins qui permettent d’adapter au plus juste la quantité de molécules qu’ils nous faut, puisqu’il s’agit d’une médecine principalement faite par des hommes et pour des hommes, notre santé est bel et bien entre les mains d’une médecine sexiste.

Il y a cependant peut être un peu d’espoir : Maladies cardiovasculaires féminines, enfin un programme de recherche spécifique

Huit médicaments sur les dix retirés du marché l’ont été à cause d’effets secondaires chez les femmes. Image: Corbis

Huit médicaments sur les dix retirés du marché l’ont été à cause d’effets secondaires chez les femmes.
Image: Corbis

tdg.ch, 21.11.2014

Les femmes ne sont pas des hommes comme les autres. Leur sexe, leurs hormones, leurs chromosomes, leur cycle menstruel, la ménopause, les grossesses… Tout les distingue de leurs homologues masculins. Et ces particularités ont des conséquences encore mal connues sur leur santé. «On peut considérer que toutes les pathologies sont influencées par le genre, souligne Antoinette Pechère Bertschi, professeure en néphrologie et médecine interne aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). Par exemple, les femmes souffrent trois fois plus que les hommes de maladies auto-immunes. Par ailleurs, les jeunes ont généralement une tension basse puis, après la ménopause, celle-ci augmente pour dépasser celle des hommes. Le corps médical doit prendre en compte cette différence dans le traitement de l’hypertension.»

Exclues des essais cliniques

Pourtant, la médecine a longtemps occulté ces distinctions considérant que – hormis les troubles des fonctions reproductives comme le cancer du sein – hommes et femmes sont parfaitement identiques. Ou plutôt que la gent féminine se comporte de la même manière que la masculine érigée en standard de la physiologie humaine. En effet, la grande majorité des informations médicales repose sur des expérimentations exclusivement réalisées sur des mâles.

Une étude, publiée en 2010 dans la revue Nature, lève le voile sur cette pratique: seuls 20% des tests de médicaments sur animaux sont menés sur des femelles. «Et les recherches sur l’humain sont tout autant à la traîne», précise Peggy Sastre, auteure du livre «Le sexe et les maladies»* – un ouvrage passionnant sur le sujet, sorti en septembre dernier. Selon une étude parue en 2006 dans le Journal of women’s health, les patientes représentent moins d’un quart des cobayes enrôlés lors des essais cliniques.

Résultat: les médicaments prescrits ne se sont pas adaptés à la physiologie féminine. «La posologie devrait être différenciée selon les sexes, poursuit Antoinette Pechère Bertschi. Plusieurs études ont montré que les molécules thérapeutiques ne sont pas métabolisées de la même manière.» Par exemple, les patientes sous antidépresseurs affichent des concentrations médicamenteuses sanguines beaucoup plus élevées que les hommes. Et elles n’ont besoin que de la moitié d’un vaccin contre la grippe pour être protégées, alors même que les doses injectées sont identiques pour tous.

Peur des grossesses

Entre 1997 et 2001, huit médicaments sur les dix retirés du marché américain l’ont été à cause d’effets secondaires bien plus nombreux et dangereux chez les femmes, selon la Food and Drug Administration (FDA). «Une bonne partie de ces retraits aurait pu être évitée si les études cliniques de ces substances avaient enrôlé davantage de participantes», note Peggy Sastre. Mais pourquoi les chercheurs excluent-ils le sexe féminin des études si le genre a tant d’importance? «Ce biais n’a absolument rien de malveillant, il s’agit d’une forme de paternalisme et de facilité, répond Antoinette Pechère Bertschi. Les hommes ne possédant pas de cycle menstruel, leurs hormones ne varient pas au cours du temps. Ils sont donc plus simples à étudier, car ils représentent une population plus homogène. Par ailleurs, au niveau éthique, les chercheurs ont peur des atteintes fœtales que pourrait provoquer une molécule expérimentale. Les femmes sont considérées comme potentiellement toutes enceintes.»

Dans les années 1970, le scandale de la thalidomide a conduit les autorités américaines a purement et simplement interdire la participation des femmes aux essais cliniques de phase I et II. Ce sédatif, prescrit contre les nausées matinales, a provoqué de graves malformations congénitales et la naissance de bébés sans membre. Le nombre total de victimes s’élève à 20 000 cas. «Mais même les femmes âgées de plus de 65 ans, donc ne posant pas de problème éthique lié à une grossesse potentielle, ont été systématiquement exclues», poursuit Antoinette Pechère Bertschi.

Heureusement, les choses commencent à changer. «Depuis les années 1990, le corps médical prend conscience du biais d’exclusion qu’entraîne la sous-représentation des femmes dans les essais cliniques, note Peggy Sastre. En France, l’association Act up milite depuis 2012 pour que la parité soit imposée dans la recherche médicale.» En 1993, les Etats-Unis ont officiellement levé l’interdiction pour les femmes de participer à des essais cliniques de phase I et II. Et le National Institute of Health veille désormais à leur inclusion systématique, ainsi que d’autres groupes minoritaires, dans chaque projet de recherche clinique. «Car le sujet ne concerne pas seulement les femmes, souligne Antoinette Pechère Bertschi. Le prototype de normalité est l’homme blanc d’âge moyen. Mais il existe également des différences raciales. Les Noirs, par exemple, sont davantage touchés par l’hypertension, avec des conséquences plus sévères et un risque d’accident vasculaire cérébral (AVC) plus élevé.»

Médecine personnalisée

Reste que l’évolution des mentalités prend du temps. «A l’heure où tout le monde fantasme sur la médecine personnalisée, la vérité est que nous ne parvenons pas encore à diviser les patients en deux catégories, souligne Peggy Sastre. Y arriver va prendre du temps, car il s’agit d’une véritable révolution qui s’étend de la recherche fondamentale, jusqu’à la formation des médecins, en passant par l’information des patients.»

Les maladies cardiovasculaires représentent un cas d’école. Considérées comme une pathologie d’homme, elles sont en fait la première cause de mortalité chez la femme. Dans les livres de médecine, les symptômes sont décrits comme une douleur sourde dans la poitrine qui irradie dans les bras. Vraie chez l’homme, cette description l’est moins chez la femme, chez qui l’infarctus du myocarde provoque davantage une intense fatigue et un sentiment d’abattement, plutôt qu’une douleur dans la poitrine. Résultat: «Les femmes sont plus âgées et plus sévèrement atteintes lorsqu’elles bénéficient d’une angioplastie ou d’un pontage aorto-coronarien, détaille Antoinette Pechère Bertschi. Et elles reçoivent moins de transplantations cardiaques.» Le manque de données pose toujours problème: en 2011, l’European Heart Journal titrait: «Alerte rouge: il est urgent de faire davantage de recherches et de disposer de plus de connaissances sur les problèmes cardiovasculaires chez la femme.»

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