Dans les bordels des camps nazis

A l’occasion des 70 ans de la libération du camp d’Auschwitz-Birkenau, le 27 janvier 1945, revenons sur la double violence du système prostitueur forcé à l’intérieur des camps nazis. Les femmes qui sont « choisies » sont des prisonnières non-juives, dites « asociales » (dont des homosexuelles). Les nazis promettent, pour encourager certaines à se prostituer, d’être libérées au bout de 6 mois, ce qui ne sera évidement pas le cas. Elles sont destinées aux prisonniers non racisés, non juifs, les plus méritants, de manière à ne pas créer de solidarité entre ces derniers et d’augmenter le rythme de productivité. Des bordels sont spécialement destinés aux SS, d’autres pour les ouvriers des camps. 

Encore une dimension de l’histoire concernant les femmes, qui est trop souvent tue, « dont la violence est minimisée pour rester concentrer sur l’horreur ». 

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Revenons sur cet article de Libération, datant du 10/09/2009 :

Dans le camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau, à peine franchi le tristement célèbre portail «Arbeit Macht Frei», on trouvait, sur la gauche, un bordel. Ce «Block 24 A» fut une maison de prostitution forcée à l’usage de prisonniers «méritants» de 1943 jusqu’en janvier 1945, quelques jours avant l’évacuation. Un bordel dans les camps de concentration nazis ? Ce grand tabou pèse toujours sur l’histoire du système concentrationnaire nazi. En Allemagne, une exposition itinérante et un livre, Das KZ-Bordell (1), éclairent une dimension de la terreur nazie : l’exploitation de quelque 200 femmes mises au service sexuel de prisonniers. Des travailleuses forcées, humiliées et qui n’ont jamais été réhabilitées.

«Même après la guerre, elles ont continué à être stigmatisées et traitées d’asociales ; l’opinion laissait entendre qu’elles avaient été volontaires», s’insurge l’auteur de l’étude, le jeune historien allemand Robert Sommer. Pour augmenter la productivité des forçats dans les usines d’armement, les SS avaient, dès 1940, imaginé un système de primes pour ceux qui dépassaient les normes avec, à la clé, du tabac, des rations supplémentaires ou une amélioration des conditions de détention. Ce faisant, les SS copiaient le système mis en place par Staline dans le goulag. Après sa visite aux carrières de Mauthausen et Gusen, en 1941, le Reichsführer-SS Heinrich Himmler y ajoutera une dimension supplémentaire : le sexe.

En 1943, les SS ouvrirent ainsi des bordels dans les dix plus grands camps : Auschwitz et Auschwitz-Monowitz, Dachau, Buchenwald, Mauthausen, Flossenburg, Sachsenhausen, Mittelbau-Dora, Gusen, Neuengamme. «Aussi absurde que cela puisse nous paraître aujourd’hui, les bordels des camps de concentration sont une des conséquences radicales d’une canalisation de la sexualité surveillée par l’Etat. L’idéologie raciste et hygiéniste était étroitement liée au contrôle rigoureux de la sexualité, organisée de manière ethnique et institutionnelle», rappelle le professeur Hartmut Böhme de l’université Humboldt de Berlin. Avec des bordels séparés pour les SS allemands, pour les SS ukrainiens, pour les ouvriers étrangers du STO, le sexe organisé obéissait aux mêmes critères racistes sous la surveillance de l’Etat.

Environ 200 femmes ont travaillé dans les 14 Sonderbau («bâtiments spéciaux») des dix grands camps, estime Robert Sommer. Agées pour la plupart de 20 à 30 ans, elles avaient été «recrutées dans les camps de concentration pour femmes de Ravensbrück ou d’Auschwitz-Birkenau. Pour l’essentiel polonaises et allemandes, qualifiées d’asociales. Quelques prostituées, des employées de bureau, des vendeuses, des politiques, des Tziganes, l’accusation d’asociale était une notion large. Recrutées avec la promesse fallacieuse d’une libération, mais le plus souvent contraintes. De toute manière, confrontées à une mort certaine aux travaux forcés, avaient-elle le choix ?», interroge Sommer.

Leurs «clients» ? Ni juifs ni russes, bien sûr, uniquement des «Aryens». Quelques«privilégiés», ceux qui disposaient des fameuses primes. A Auschwitz, 100 à 200, ceux qui avaient des fonctions essentielles dans le camp, avaient droit à une visite au bordel. A Flossenburg, 3 515 inscrits sur les listes, à peine 3,5 % de l’ensemble des prisonniers. Sur les dix derniers mois d’activité du «KZ-Bordell» de Buchenwald, Robert Sommer a compté une moyenne de 96 visites par jour. Car tout, le «rythme de travail», l’intimité entre «clients» et «travailleuses», était recensé sur des fiches.

Honte, embarras sur la manière d’aborder les questions sexuelles, idéologie politique et marginalisation sociale des femmes exploitées expliquent en partie le silence qui a longtemps entouré cette question, aussi bien en République fédérale allemande qu’en ex-RDA. «Il y avait des directives pour que l’on n’aborde pas ce sujet avec les visiteurs, admet Insa Eschebach, directrice du Mémorial de Ravensbrück. On voulait éviter les malentendus, empêcher que la présence de bordels fausse la vision et relativise l’horreur des camps.»

(1) De Robert Sommer, éd. Ferdinand Schöningh, août 2009. L’exposition est visible à Ravensbrück (www.ravensbrueck.de).

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Revenons maintenant sur un article de Sisyphe du 29/07/2007 :

Après des décennies, les secrets des bordels des camps nazis émergent, par Alexandra Hudson

Pendant des décennies, personne ne voulait se souvenir du camp de concentration appelé « blocs spéciaux » où les Nazis contraignaient des détenues à accueillir leurs pairs masculins.

Le commandant nazi, Heinrich Himmler, avait ordonné la création de bordels de camp en 1941. Sa logique donne froid dans le dos : les prisonniers masculins travailleraient plus dur si on leur offrait l’incitation du sexe, et si on n’accordait ce privilège qu’à quelques-uns, cela briserait la solidarité.

Quand les horreurs des camps de la mort furent connues, le bordel est rapidement devenu tabou. Les femmes, principalement allemandes, qui les avaient remplis étaient trop marquées par l’expérience pour en parler, tandis que les détenus mâles qui les avaient utilisés sont restés silencieux parce que honteux.

En juillet se tenait une exposition au camp de concentration pour femmes à Ravensbrueck, au nord de Berlin, et elle a pour but de jeter la lumière sur ces bordels et de mettre à nu la sinistre tentative des Nazis de manipuler la sexualité des prisonniers.

Un homme a essayé de briser ce silence persistant : Albert van Dijk, un ancien prisonnier de Buchenwald, Hollandais de la ville de Kampen, proche de la frontière allemande. « Souvent, j’ai soulevé le sujet des « blocs spéciaux » à des réunions d’anciens détenus de Buchenwald, mais personne ne voulait même en discuter ou ils disaient que je me trompais », a déclaré Van Dijk.

Le vieillard de 83 ans se souvient encore très nettement, comment, à 18 ans, dans le désespoir et la dégradation du camp, il était tombé amoureux d’une prostituée blonde du nom de Frieda et comment, avec elle, il a perdu sa virginité dans les « blocs spéciaux ».

Bien que la prostitution ait été officiellement interdite par les nazis, les gardes d’élite SS ont mis sur pied un réseau de bordels à l’intention de soldats allemands, de travailleurs forcés et de prisonniers, qu’ils voulaient notamment détourner de l’homosexualité.

À partir de 1942, 200 à 300 prisonnières non juives des camps déconcentration ont été forcées de travailler dans dix bordels de camp en Allemagne, en Autriche et en Pologne. Presque toutes avaient été emprisonnées comme « anti-sociales ».

Au départ, certaines femmes se portèrent « volontaires » pour la prostitution, à la suite de fausses informations selon lesquelles elles seraient libérées après six mois. Plus tard, elles ont été forcées pendant l’appel ou même dans l’infirmerie du camp.

Bien que les femmes aient reçu des rations un peu meilleures et pouvaient porter des vêtements civils, la prostitution a réduit physiquement la plupart d’entre elles à des épaves.

Beaucoup ont contracté des maladies sexuellement transmissibles, ont été soumises à des expériences médicales ou forcées à avorter. Chaque femme avait l’usage d’une petite chambre où, après un bref examen, le prisonnier masculin pouvait rester un quart d’heure. Les gardes vérifiaient par un trou si l’acte sexuel se déroulait uniquement en position couchée, comme cela était stipulé dans le règlement.

Après une journée entière de travail dans le camp, les femmes passaient deux heures chaque nuit à distraire des prisonniers masculins qui payaient deux reichsmarks. Ceux qui les fréquentaient occupaient les plus hautes positions dans la hiérarchie des prisonniers et recevaient les meilleures rations. La grande majorité des prisonniers masculins étaient trop faibles pour avoir des rapports sexuels.

Frieda

Frieda fut la première femme que Van Dijk ait vu en six mois. C’était un adolescent envoyé à Buchenwald parce qu’il avait fui le travail forcé et passé en fraude des rations aux Juifs de Kampen, et Frieda l’intimidait. Elle avait apprécié sa réserve juvénile.

« Un jour, on m’a envoyé nettoyer dans « le bloc » et je me suis trouvé seul avec elle. Elle m’a donné un peu de schnaps, m’a soufflé de la fumée de cigarette dans la bouche et nous avons atterri sur le lit. Pour moi, c’était la première fois, et on n’oublie jamais. »

Plus tard, il a dû payer comme les autres pour voir Frieda, un privilège dont il bénéficiait parce qu’il n’était emprisonné sur une base ni raciale, ni politique.

« Il y avait moyen que votre famille vous envoie de l’argent qui était inscrit sur un compte à dépenser dans le camp, rappelle Van Dijk. Avec une efficacité grotesque, les administrateurs SS du camp facturaient parfois à la famille des prisonniers les services rendus au bordel. »

D’autres prisonniers lui disaient qu’il devrait être honteux de dépenser l’argent de sa mère au bordel, mais dans un environnement où l’exploitation sexuelle sévissait et où des jeunes gens faisaient parfois du troc pour des faveurs sexuelles, Van Dijk n’y voyait rien de mal.

« Certains jeunes dormaient avec des prisonniers plus âgés pour un petit bout de pain supplémentaire. J’étais jeune et naïf et je croyais que j’intéressais Frieda », se rappelle-t-il.

Après la libération, les travailleurs forcés ont entrepris leur lutte pour des compensations. Mais les femmes qui avaient travaillé dans les bordels ont découvert qu’elles ne pouvaient revendiquer des dommages à cause de la nature supposée « volontaire » de leur travail.

D’autres, craignant la stigmatisation et le mépris, qu’elles s’étaient déjà attirés de la part des autres prisonniers, se sont tues tout simplement.

L’exposition de Ravensbrueck, où des dizaines de milliers de femmes ont été tuées ou sont mortes de faim ou de maladie, montre des extraits de vidéo d’anciens prisonniers rappelant les bordels et leurs victimes, ainsi que des
bons donnés pour le sexe.

« Le thème invite au voyeurisme », a dit Insa Eschebach, qui dirige le site du Mémorial de Ravensbrueck, et c’est pourquoi l’exposition s’appuie principalement sur la parole écrite.

On a présenté des camps de concentration comme toile de fond dans certains films érotiques et comme source de fantasme sexuel, exploitant le gouffre extrême de pouvoir entre les gardiens SS et les prisonniers, a-t-elle dit.

Exposées également les quelques photos qui restent des « blocs spéciaux », où l’ameublement rustique allemand, les vases de fleurs et les nappes donnent une fausse idée de l’horreur dont ces camps furent le théâtre.

Source : Yahoo News, « Secrets of Nazi camp brothels emerge decades on », le 11 juillet 2007. Traduction d’Édith Rubinstein, Liste Femmes en noir, Vol 35, Issue 59, le 27 juillet 2007.

Mise à jour : Complément : 14/05/2015 :

LESBIENNES SOUS LE IIIE REICH: DISPARAÎTRE OU MOURIR

« Un grand nombre de prisonnières sont forcées d’entrer dans les bordels des camps. Les nazis aimaient tout particulièrement faire « travailler » des lesbiennes dans les bordels. Ils pensaient que ça les remettait dans le droit chemin. »

Après avoir passé plusieurs mois au bordel de Flossenbürg, on pense qu’Else a ensuite été déportée dans un camp d’extermination (Auschwitz) et qu’elle y est morte. C’était en effet le sort réservé au bout de six mois à toutes celles qui étaient envoyées dans les bordels. (… ) Combien de lesbiennes ont-elles été tuées comme elles sous le IIIe Reich ? Combien ont été violées, combien ont dû se cacher parce qu’elles étaient lesbiennes ? La lesbophobie, qui n’est pas une prérogative du IIIe Reich, rend aujourd’hui toute évaluation impossible. Pourtant, il serait dangereux de minimiser la persécution des lesbiennes, sous prétexte qu’elle a été effacée par leurs tortionnaires et par l’Histoire. A quand d’autres ouvrages aussi intéressants que ceux de Claudia Schoppmann ?

LIRE : LESBIENNES SOUS LE IIIE REICH: DISPARAÎTRE OU MOURIR

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4 réflexions sur “Dans les bordels des camps nazis

  1. A reblogué ceci sur anywomans humanityet a ajouté:
    What happened to lesbians in concentration camps? Another bad excuse for rape and sexual violence on women erased from history- I am beginning to suspect, it is erased so it can continue as business as usual. Rape and Domestic violence are hate crimes on women.

    J'aime

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