Avortement : Plongée dans le quotidien du Planning familial

L’été rime avec difficulté pour les femmes qui souhaitent avorter, encore plus que le reste de l’année. En cause, le manque de personnel médical à cause des congés estivaux, la fermeture de certains centres (le droit des femmes ne dégage aucun profit, donc une question secondaire qui rime avec récession!), et le fameux délai de réflexion de 7 jours, qui retarde encore plus l’accès à une IVG. La commission des affaires sociales du Sénat s’est prononcé contre sa suppression. Nous attendons avec impatience le retour du texte à l’Assemblée pour le réintroduire !

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madame.lefigaro.fr, 18 août 2015

L’été, certains centres de planification familiale sont fermés et beaucoup de jeunes femmes débarquent en urgence dans les locaux du Planning familial de Paris. À la recherche d’informations, d’une contraception ou parfois pour procéder à une IVG médicamenteuse. Reportage. 

Dans les locaux du Planning familial situés rue Vivienne, dans le IIe arrondissement parisien, deux femmes prennent place derrière un paravent, à l’abri des regards. Léa (1), 33 ans, blonde et fluette, fait face à Chantal, bénévole sexagénaire du centre. « De quoi avez-vous besoin ? » demande cette dernière. Timidement, la jeune femme explique qu’elle voudrait « un » IVG. Elle a revu son ex-compagnon peu après leur rupture alors qu’elle avait arrêté de prendre la pilule, c’était un accident. Elle aimerait être mère, mais pas maintenant. « Je ne suis plus avec lui. Je ne vais pas faire un enfant toute seule », glisse-t-elle. En faisant tinter les multiples bracelets d’argent qu’elle porte aux poignets, Chantal prend le temps de délivrer toutes les informations sur les deux façons d’avorter, par voie médicamenteuse – la plus utilisée – ou par aspiration. Elle rassure : non, l’avortement ne rend pas stérile. Elle-même y a eu recours à plusieurs reprises, quand ce n’était pas encore légal, et a eu des enfants. Léa préfère prendre des médicaments pour avorter « à domicile », plutôt que d’être hospitalisée. Elle pense être dans les temps, cette méthode pouvant être pratiquée jusqu’à la septième semaine d’absence de règles.

Après l’entretien, elle passera dans le cabinet médical pour une échographie afin de dater précisément la grossesse avec Éliane, médecin présente en cet après-midi de permanence d’accueil pour les entretiens pré-IVG. Le lendemain, Léa pourra effectuer la prise de mifépristone nécessaire à une IVG médicamenteuse dans les mêmes locaux. Reste à lui trouver une petite place parmi les nombreux rendez-vous. Ce lundi 17 août, la journée est plutôt chargée. Les « conseillères conjugales » reçoivent les femmes – elles seront quelques dizaines ce jour-là -, individuellement ou en groupe dans les petites pièces qui composent le lieu. Parfois même dans la kitchenette, quand il y a trop de monde. Car en plein mois d’août, les délais pour avoir recours à une interruption volontaire de grossesse peuvent vite être dépassés. En cause, la fermeture de certains centres et services dans les hôpitaux et le manque de personnel soignant. « Cette année, les femmes ont même du mal à trouver des professionnels pour faire une écho », souligne Isabelle Louis, présidente de la Fédération Île-de-France du Planning familial. Elle est aussi l’une des dix conseillères salariées des trois centres parisiens de l’association financée par la ville et la région. Cette quadragénaire estime d’ailleurs que les femmes qui sont décidées n’ont pas à observer le délai de réflexion de sept jours (48 heures en cas d’urgence) entre deux consultations pour une IVG. Ici, on délivre des documents antidatés pour aller plus vite. Car si ce délai a bien été supprimé dans le projet de loi santé adopté en première lecture à l’Assemblée nationale, le texte doit encore être examiné par le Sénat en septembre.

« L’univers impitoyable qu’est la vie des femmes »

Au Planning, on entend recréer un espace accueillant et une écoute bienveillante pour les femmes. Informations, pose de stérilet (même pour celles qui n’ont jamais accouché), consultations dans lesquelles on essaie aussi de dépister d’éventuelles violences subies… « On plonge dans l’univers impitoyable qu’est la vie des femmes », commente Viviane, autre conseillère. On « dépanne » aussi, beaucoup. Dans le bureau des salariées, certaines veillent sur une petite fille en train de tracer des cercles sur une feuille de papier à l’aide d’un disque de calcul du cycle menstruel, pendant que sa maman est en consultation. On rédige une ordonnance pour une jeune fille en galère de pilule. Une autre, les cheveux tressés et vêtue d’un blouson de cuir, est venue accompagnée d’un tout jeune garçon ; elle s’inquiète d’un retard de règles. Elle se précipite aux toilettes avec le test de grossesse qu’on lui tend et revient avec ; c’est négatif. Pendant ce temps, le téléphone ne cesse de sonner. On écoute, on rassure, on interroge. « À quand remonte le dernier rapport à risque ? », « Était-il consenti ? », « Avez-vous fait un test de grossesse ? », « C’était une bonne ou une mauvaise nouvelle ? », « Que souhaitez-vous faire de la grossesse ? », « Vous êtes en train de faire une IVG ? »… Au bout du fil, une femme s’inquiète de ne pas ressentir de douleurs au moment d’avorter par voie médicamenteuse.

Dans ce lieu militant, on dénonce également l’utilisation de la clause de conscience par certains soignants pour ne pas pratiquer d’IVG et la stigmatisation des femmes qui désirent y avoir recours. « C’est un droit malmené. Plein de femmes n’osent même pas en parler avec leur médecin traitant parce qu’elles ont peur qu’il « cafte » aux parents ou au compagnon, ou qu’il les engueule. Du coup, quand elles viennent ici, elles s’excusent presque de faire appliquer leurs droits », soupire Isabelle Louis. L’intervention en juillet dernier de trois jeunes militants catholiques radicaux venus intimider les femmes a embarrassé toute l’équipe. « Ça a été un choc pour nous », lâche une salariée. D’autant qu’« il y a aussi des ultra cathos qui viennent avorter », raconte Chantal. « Elles croient souvent que leur cas est à part, que pour elles c’est un « véritable accident », tandis que les autres seraient des irresponsables. Moi je leur demande : « Vous croyez que les femmes viennent se faire faire une IVG comme elles s’achèteraient une place de ciné ? Non » », ajoute-t-elle.   

« Faire ça toute seule dans sa chambre »

Éliane, médecin qui réalise les échographies ce jour-là, se sent  « utile ». « J’ai 65 ans, j’ai pratiqué des avortements toute ma vie, raconte-t-elle. Dans l’univers médical, on me dit que c’est une drôle d’idée ou que c’est peu gratifiant. Or ici on voit des gens qui ne sont pas malades, et ils sont contents quand ils ressortent. Par contre, j’ai certaines limites. Par exemple quand les parents ne sont pas au courant et que la femme veut faire ça toute seule dans sa chambre. »

C’est ce que comptait faire Marine, étudiante venue se renseigner sur l’IVG médicamenteuse. La gorge serrée et les larmes aux yeux, elle explique qu’elle ne pensait pas que « ça » pouvait arriver. « J’aimerais être maman ; mais vu ma situation, ce n’est pas possible », souffle-t-elle. Elle ne veut pas que ses parents apprennent sa grossesse. Dans la petite pièce dans laquelle elles se sont isolées, une conseillère lui explique qu’il faut qu’elle soit accompagnée le jour de l’IVG. La jeune fille répond qu’elle pourra le faire chez son copain. Une autre jeune femme brune qui raconte avoir eu des problèmes de contraception préfère, elle, que son amoureux ne soit pas présent. Elle avortera en présence d’un parent. « Les femmes qui ont besoin d’avorter le feront envers et contre tout, tranche Isabelle Louis. De tout temps, elles ont avorté. Le but du Planning familial, c’est d’être un lieu où elles peuvent parler de ce qui leur arrive pour sortir de la culpabilité. » Et trouver, parfois, une forme d’apaisement.

(1) Les prénoms ont été modifiés.

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