» ‘Grosse pute, tu pues’ – J’ai été agressée au milieu d’une gare, les témoins ont rigolé »

Almira Gulsh allait prendre son train à la Gare de Lyon-Part Dieu vendredi 21 août, lorsqu’un homme a commencé à s’en prendre à elle, à l’insulter et à la poursuivre après avoir abandonné sa première victime contre laquelle il avait proféré des propos racistes quelques minutes auparavant. En la poursuivant, il a crié des mots crus, extrêmement violents, qui ont fait réagir les témoins de l’agression, mais pas comme elle aurait voulu. La plupart des gens n’ont rien dit, attitude habituelle, quand d’autres, deux jeunes hommes, ont ouvertement rigolé. L’homme a suivi Almira Gulsh jusque dans son train. Elle a réussi à se cacher, effrayée longtemps après par ce qu’il venait de se passer et humiliée par les passants indifférents ou moqueurs.

Problématiques avancées dans son récit :

  • L’homme avait bu.
  • Almira Gulsh portait une mini-jupe et des cheveux roux vifs.

Peut-on, doit-on envers et contre tout, rester féministe malgré l’agression, malgré la peur ?

Des manifestantes devant le Conseil constitutionnel, le jour de l'abrogation du délit de harcèlement sexuel, le 5 mai 2012 (ALFRED/SIPA).

Des manifestantes devant le Conseil constitutionnel, le jour de l’abrogation du délit de harcèlement sexuel, le 5 mai 2012. (ALFRED/SIPA).

Ce billet a initialement été publié sur le blog d’Almira Gulsh (dont voici le lien) et reproduit avec son autorisation sur leplus.nouvelobs.com, 24-08-2015

Témoignage :

Vendredi dernier, j’ai subi une agression. Rien de bien grave, rien que du très classique, rien que ce que des milliards de femmes expérimentent au quotidien.

Un homme qui aurait pu être n’importe qui

Il était très tôt, sept heures du matin. J’allais prendre mon train à la gare Part-Dieu (l’une des gares les plus fréquentée de France, même aux aurores) comme tous les matins. Aux abords du hall, j’entends un type, passablement éméché, s’en prendre à un autre. Entendre un mec bourré hurler à un autre mec bourré : « Espèce de sale arabe on va tous vous brûler, va niquer ta mère », ça attire forcément l’attention.

J’ai donc tourné la tête en direction des cris et j’ai croisé son regard. Un homme, tout ce qui a de plus normal. Ivre mort, avec une vraie rage dans les yeux… mais normal. Il aurait pu être le père, le frère, le mari de n’importe qui. Pas un marginal.

Une boule dans la gorge

Franchement dérangée par la haine dégagée par cet homme, j’ai accéléré le pas. De toute façon, j’avais un train à prendre. Sauf que. Je ne lui ai pas plu. J’avais pas fini de tourner ma tête qu’il a changé de cible.

« HEY LA ROUSSE LÀ ! LA ROUSSE ! OH SALE ROUSSE ! »

Bien sûr que c’était de moi qu’il parlait. Bien sûr que j’ai commencé à avoir peur. Bien sûr que j’ai (encore) accéléré le pas, et que j’ai fait mine de ne pas l’entendre.

« HEY SALE PUTE ! SALE PUTE ROUSSE ! »

J’ai une boule dans la gorge : il n’y a aucun doute, c’est bien de moi et de mes cheveux orange qu’il parle. « Quelle idée de t’être fait une couleur aussi voyante ! », me suis-je alors dit.

« TU PUES DE LA CHATTE SALE ROUSSE, GROSSE PUTE ! T’ENTENDS ? TU PUES DE LA CHATTE ! VIENS LÀ SALOPE, VIENS LÀ AVEC TON CUL DE PUTE ! »

Deux jeunes hommes me voient, et rigolent

Là je me sens carrément en danger. Sans me retourner, je sais qu’il est derrière moi, qu’il me suit. J’arrive sur le parvis de la gare. Il y a un monde de dingue, mais je ne me suis jamais sentie aussi seule et humiliée. Je cherche des alliés, du soutien, quelque chose, n’importe quoi. Mais il n’y a personne dans cette gare grouillante de monde. Je croise le regard de deux jeunes hommes. Ils me le rendent, et comprennent. Et se mettent à rire.

Je me fais poursuivre et insulter, et les seules personnes qui acceptent mon regard rient.

« T’AS UN CUL DE PUTE, TU PUES DE LA CHATTE, VIENS ICI. »

Qu’est ce qui m’a pris de sortir de chez-moi ce matin ? Pourquoi est-ce que j’ai mis cette jupe moulante ? Pourquoi mes cheveux sont aussi voyants ? Pourquoi ces deux jeunes cons se moquent de moi ? J’ai le cœur au fond de la gorge, et les larmes me montent. J’ai peur, presque peur de mourir, que ce type m’attrape, viole ma chatte qui pue et mon cul de pute et que ces deux mecs le regardent faire en riant.

La peur laisse place à la colère

Je cours jusqu’à mon train, je monte dedans, je me planque au fond de mon siège : le mec est là, il me cherche, il ne me voit pas, il fait demi tour. Il est parti. Je vais bien. J’ai mis plusieurs heures à m’en remettre. Et comme souvent, la peur a fait place à la colère.

Sans titre

Cette agression classique (oui, classique, quotidienne, NORMALE) m’a encore une fois renvoyé un milliard de choses à la gueule. Sur la légitimité qu’on a en tant que femme à occuper l’espace public quand on est seules. Et sur la signification de notre corps, sur le sens de mon cul, mon cul de femme seule qui va prendre son train le matin, et qui a pris soin de l’envelopper dans une jupe moulante qu’elle trouve jolie et qui lui va bien.

Pourquoi ai-je culpabilisé ?

Quand je me suis recroquevillée au fond de mon siège dans le TER, mortifiée de honte, ma première pensée a été de me dire que j’aurais dû m’habiller autrement. Et que donc j’avais PROVOQUÉ mon agression. Moi qui milite pour m’habiller comme je veux. Moi qui suis la première à dire qu’une cuisse apparente ou un décolleté ne sont l’autorisation de rien du tout.

Moi qui crie à qui veut bien l’entendre (ou pas d’ailleurs) que ce n’est pas à NOUS de culpabiliser d’exister, mais bien à la SOCIÉTÉ et aux hommes de nous accepter, de nous respecter et de nous considérer comme des égales, et ce quelles que soient nos tenues et les heures du jour ou de la nuit.

Mon cul n’est responsable de rien

Les putes ont bien plus de dignité que n’importe lequel de ces connards qui prennent le droit (droit que la société leur laisse, puisque je rappelle que personne ne m’a aidé, et que pire, on a ri à mon agression, preuve de sa banalité) d’emmerder une femme dans la rue.

J’ai pas envie d’entendre que j’aurais dû faire ceci ou cela. Une femme agressée fait ce qu’elle peut. Je ne veux pas entendre que j’aurais dû alerter les contrôleurs ou les agents de sécurité. J’estime qu’ils auraient dû voir que je me faisais emmerder, et j’estime avoir été suffisamment humiliée pour prendre le risque de demander de l’aide à une personne en uniforme et qu’elle aussi se mette à rire, qu’elle minimise ou qu’elle m’ignore.

Je rappelle qu’en tant que femme seule en jupe moulante, aux yeux d’une grande partie de la société, mon agression j’en suis responsable. Et aujourd’hui, je vais mettre un short, en emmerdant cordialement ceux qui vont trouver à y redire.

Et si vous avez eu le courage de lire ma diarrhée verbale jusqu’au bout et que vous voulez savoir ce que vous auriez pu faire si vous aviez été témoin, ce post du Projet Crocodile devrait vous plaire.

Publicités

2 réflexions sur “ » ‘Grosse pute, tu pues’ – J’ai été agressée au milieu d’une gare, les témoins ont rigolé »

  1. Quelle horreur ! Et personne pour lui venir en aide ? personne pour remettre ce connard à sa place ? Et pire, que des témoins s’en marre ouvertement et ne font qu’inciter l’agresseur à continuer.. Certains n’ont donc aucune notion de respect. Quelle Honte !
    Je viens d’aller voir le projet crocodile, GENIAL ! Merci

    Aimé par 1 personne

  2. Ça me donne envie de vomir cette société où une femme en jupe devient forcément une cible. Et vive les  » tu as vu comment tu t’habilles « ,  » tu l’a aguiché avec ta jupe « .. Les hommes nous ont cassé les c*** pour qu’on ne puisse pas mettre de pantalons pendant longtempsss et maintenant qu’on met des jupes on se fais insulter, on nous regarde,non, on nous viole parfois du regard, et on nous agresse.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s