« The Lesson », « Much Loved », « Red Rose » : Femmes en lutte

Cinéma ou l’internationale féministe en lutte… :

Au Maroc « Much Loved »), en Bulgarie « The Lesson » ou en Iran « Red Rose »,

Les héroïnes se débattent dans des univers sociaux et moraux où la lâcheté et le machisme imposent leurs lois.

Mustang, premier film de la jeune réalisatrice franco-turque Deniz Gamze Ergüven, a été choisi pour les Oscars.

femmes-cinema

rue89.nouvelobs.com, 20/09/2015

1 « The Lesson » : prof bulgare en lutte

« No fun » pour les enseignants et surtout pour les enseignantes… Nadia, la quarantaine, travaille comme prof d’anglais dans un lycée d’une petite ville de Bulgarie. Pour un salaire de misère qui la contraint à exercer d’autres jobs histoire d’arrondir ses fins de mois difficiles.

Face à elle, des ados indifférents à la pédagogie. Mais il y a pire pour cette héroïne qui, malgré son quotidien douloureux (précarité, mariage claudiquant, relations troubles avec sa famille), tente de rester fidèle à ses valeurs : honnêteté, courage, refus de toute forme de corruption.

Non contents de ne point communier sur l’autel scolaire, ses élèves, « purs » produits d’une logique libérale qui ne s’embarrasse d’aucune morale, ont la fâcheuse tendance à commettre des vols sur leurs contemporains. Bien décidée à confondre les coupables, Nadia entame un bras de fer avec la communauté lycéenne.

Parallèlement, elle affronte de multiples problèmes personnels, puisque son foyer est menacé par les huissiers et qu’il lui faut trouver dare-dare de quoi éponger les dettes contractées par son époux. Entre ses élèves inconséquents, sa moitié irresponsable, ses patrons mauvais payeurs et, plus généralement, la déréliction qui règne en Bulgarie, la prof d’anglais parviendra-t-elle à respecter son cahier des charges éthique ?

Dans « The Lesson », leur premier long métrage, Kristina Grozeva et Petar Valchanov évitent tous les pièges (pas un gramme de misérabilisme dans ce récit tendu à l’extrême) et signent une sorte de thriller intime et social qui témoigne de son temps sans jamais sombrer dans le didactisme.

Fable réaliste

Au plus près de leur héroïne (Margita Gosheva, remarquable), les deux cinéastes, grâce à la subtilité de leur scénario et à la puissance réaliste de leur mise en scène, radiographient les maux innombrables dont souffre leur pays et dressent le portrait incroyablement vivant d’une femme « ordinaire » qui refuse de sombrer dans la déliquescence.

Les deux cinéastes s’expliquent :

« Dans les Balkans, et plus particulièrement en Bulgarie, la corruption s’est infiltrée dans toutes les couches de la société, allant jusqu’à devenir un modèle. Par ailleurs, nous vivons encore avec le poids d’une société qui véhicule une figure masculine brute et primitive. »

Ils poursuivent :

« Depuis plus de 25 ans, nous vivons dans une période dite de transition. Ça ressemble un peu au Far West, sauf que cela se passe dans l’Est. Beaucoup de gens se sentent inutiles et improductifs. Cela concerne beaucoup d’intellectuels, d’érudits, d’ingénieurs, de physiciens et de professeurs qui ne trouvent pas leur place dans ce nouveau monde et qui se retrouvent désespérés, sans emploi. »

Un « nouveau monde » bulgare, certes, mais pas seulement… Proche du cinéma des frères Dardenne, « The Lesson », via une histoire singulière, parlera à tous les spectateurs qui s’interrogent sur l’actualité sociale et morale de leur époque. Pas de tout repos, évidemment.

« The Lesson », sortie le 9 septembre

2 « Red Rose » : amoureuse en lutte

Quelques mois après le miracle « Taxi Téhéran », de Jafar Panahi, un autre film iranien confirme la vitalité des cinéastes locaux, qui ne reculent devant aucun risque pour témoigner de la réalité sévissant dans leur pays natal.

Juin 2009, Téhéran, après l’élection contestée du président Ahmadinejad. Des manifestants de la « vague verte », pourchassés par la police, trouvent refuge dans l’appartement d’un homme solitaire, probablement un ancien opposant au régime. Dans les jours qui suivent, balisés par l’agitation politique et la violence, une des jeunes filles de la bande entame une idylle avec le héros mystérieux, qu’elle retrouve chaque soir.

L’embrasement sensuel, la ferveur démocratique, la peur d’être surveillé par les sbires du régime, la condition des femmes… Dans « Red Rose »,  Sepideh Farsi (« Le Voyage de Maryam », « Le Regard »), réalisatrice iranienne exilée depuis 2009, met en scène un huis clos intense entre ses deux personnages et dresse un portrait incisif de son pays, marqué au fer rouge par l’oppression.

Réalisatrice en lutte

Un film que la cinéaste a évidemment dû tourner loin de l’Iran, avec un souci constant de bousculer les tabous. Elle s’en explique dans ses notes d’intentions :

« Aujourd’hui, toute critique ouverte du régime, et encore plus toute évocation directe du mouvement vert, est sévèrement réprimée en Iran. Ajoutez à cela que la représentation du corps féminin non couvert et le contact physique entre homme et femme sont interdits à l’écran, censurés et passible de prison et vous imaginez ce que l’on encourt pour mettre en scène et interpréter des scènes de sexe explicites et des propos politiques aussi frontaux que dans “Red Rose”. »

Elle poursuit :

« Faire ce film était un choix fort, un véritable engagement, pour moi comme pour les comédiens : le prix à payer est de ne plus pouvoir retourner en Iran. Aucun d’entre nous n’a hésité, au nom de la liberté de création, de la liberté tout court. »

« Red Rose », sortie le 9 septembre

3 « Much Loved » : prostituées en lutte

Marrakech, de nos jours. Très loin des lénifiants clichés touristiques. Noha, Randa, Soukaina et Hilma, quatre marocaines de leur temps, aiment se maquiller, sortir tous les soirs jusqu’au bout de la nuit, multiplier les rencontres avec des hommes.

« Aiment » ? Il faut voir car ces héroïnes, depuis plusieurs années ou quelques mois, vivent de la prostitution et doivent se soumettre aux fantasmes de leurs clients (des riches touristes des pays du Golfe ou d’Europe) qui ne reculent devant aucune bassesse envers ces femmes qu’ils ont « achetées » pour une heure ou une nuit.

En quête de liberté vis-à-vis de leur famille et de la société, ces femmes se retrouvent sévèrement prises au piège. Victimes de leurs clients (parfois), victimes (toujours) de leur entourage et d’un machisme ambiant qui les condamnent à la clandestinité et à la honte, quand bien même les familles des prostituées bénéficient des sommes gagnées par ces dernières.

Le Maroc, sans fard

Après avoir enquêté de longs mois auprès des prostituées de son pays, Nabil Ayouch a choisi la fiction pour raconter la vie de quatre de ces femmes marocaines.

Résultat : une fiction fiévreuse, remarquablement écrite, mise en scène et interprétée (des comédiennes non professionnelles incarnent les rôles principaux). Une fiction qui, suite à sa présentation remarquée au dernier festival de Cannes (Quinzaine des réalisateurs), a été interdite de diffusion sur le sol marocain.

Le film de Nabil Ayouch heurtant d’autant plus les autorités locales que le cinéaste se refuse à tout jugement moral sur ses héroïnes. Il s’en explique :

« Je ne veux en aucun cas être moralisateur, condamner ou exercer un jugement de valeur, qu’il soit négatif ou positif. Je cherche simplement à dire. Et dire, c’est montrer. Montrer ce qu’est la vie de ces prostituées, montrer leur rapport aux hommes, leur rapport entre elles, à l’hypocrisie sociale et à la famille, censée être un pilier qui les soutient et qui représente en réalité davantage un manque cruel. »

Il poursuit :

« J’avais envie de dire cette réalité, loin des mythes. Sans retenue, sans concession ni fausse pudeur. Lever le voile sur cette économie, c’est mettre chacun face à ses responsabilités, à ce qu’il refuse de voir. »

Le cinéaste est parvenu à ses fins. A découvrir de toute urgence.

« Much Loved », sortie le 16 septembre.

Publicités

2 réflexions sur “« The Lesson », « Much Loved », « Red Rose » : Femmes en lutte

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s