La Biélorusse Svetlana Alexievitch, Prix Nobel de littérature 2015

Svetlana Alexievitch, 67 ans, devient la 14e femme récompensée pour le prix Nobel de littérature par l’Académie suédoise sur 111 lauréats depuis 1901. La dernière femme à avoir remporté le Prix Nobel de littérature était la canadienne Alice Munroe en 2013.

«Pas de concessions devant un pouvoir totalitaire»

«C’est difficile d’être une personne honnête actuellement, très difficile. Mais il ne faut pas faire de concessions devant un pouvoir totalitaire (…) C’est une récompense non seulement pour moi, mais aussi pour notre culture, pour notre petit pays qui a toujours vécu comme entre des pressoirs (…) J’aime le monde russe, bon et humaniste, devant lequel tout le monde s’incline, celui du ballet et de la musique. Mais je n’aime pas celui de Béria, Staline, Poutine et Choïgou (le ministre russe de la Défense), cette Russie qui en arrive à 86 % à se réjouir quand des gens meurent dans le Donbass (région rebelle prorusse de l’est de l’Ukraine), à rire des Ukrainiens et à croire qu’on peut tout régler par la force»

La guerre n’a pas un visage de femme, premier ouvrage (publié en poche 2005 par J’ai lu et les Presses de la Renaissance en 2004) :

Dans ce livre, la journaliste biélorusse a recueilli des centaines de témoignages de femmes sur la Seconde Guerre mondiale en URSS telle qu’elles l’ont vue et vécue au sein des armées soviétiques. D’après son éditeur, elle a consacré sept années de sa vie à recueillir des témoignages de femmes dont beaucoup étaient à l’époque à peine sorties de l’enfance. Après les premiers sentiments d’exaltation, on assiste, au fil des récits, à un changement de ton radical, lorsqu’arrive l’épreuve fatidique du combat, accompagnée de son lot d’interrogations, de déchirements et de souffrances. Délaissant le silence dans lequel nombre d’entre elles ont trouvé refuge, ces femmes osent enfin formuler la guerre telle qu’elles l’ont vécue. Elle a également publié Derniers témoins (Presses de la Renaissance), recueil des souvenirs d’hommes et de femmes qui étaient encore des enfants dans les années 1940. Lire la suite, Les cinq œuvres à lire du Nobel de littérature

Ses livres sont interdits dans son pays qui ne lui pardonne pas le portrait d’un « homo sovieticus » incapable d’être libre. Les autorités biélorusses ne l’ont donc pas félicitée..

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culturebox.francetvinfo.fr, 8/10/2015

La Bélarusse Svetlana Alexievitch, 67 ans, chroniqueuse de nombreux drames de l’ère soviétique, a reçu jeudi à la mi-journée le prix Nobel de littérature. L’écrivain, ancienne journaliste, était favorite pour remporter la prestigieuse récompense. Elle succède à Patrick Modiano, distingué en 2014.

Née le 31 mai 1948 dans l’ouest de l’Ukraine, Svetlana Alexievitch est la 14e femme à recevoir ce prix sur 111 lauréats depuis 1901. La dernière femme, la Canadienne Alice Munroe, a été primée en 2013.

Svetlana Alexievitch est l’auteur de livres poignants sur la catastrophe nucléaire de Tchernobyl ou la guerre d’Afghanistan, interdits dans son pays qui ne lui pardonne pas le portrait d’un « homo sovieticus » incapable d’être libre.

Des récits à base de témoignages

L’œuvre de cette ancienne journaliste, des récits composés à partir de témoignages patiemment recueillis, est traduite en plusieurs langues et publiée à travers le monde. Des spectacles tirés de ses livres ont été mis en scène en France et en Allemagne.

Son dernier ouvrage traduit en français, « La Fin de l’homme rouge ou le temps du désenchantement », a reçu en France en 2013 le prix Médicis de l’Essai. Dans ce livre, l’auteur dresse un portrait sans concession mais non sans compassion de l’« homo sovieticus », plus de 20 ans après l’implosion de l’Empire soviétique.

« Homo sovieticus »

« Je connais cet +homme rouge+, c’est moi, les gens qui m’entourent, mes parents », déclarait-elle au magazine russe Ogoniok en 2013. « L’homme rouge n’a pas disparu. Les adieux seront très longs », ajoutait-elle lors d’une interview à Minsk en 2014.

« Aujourd’hui, l’Ukraine est un exemple pour tous. Ce désir de rompre complètement avec le passé est digne de respect« , poursuivait-elle, tout en craignant les conséquences du conflit meurtrier entre séparatistes prorusses et forces ukrainiennes dans l’Est du pays.

« Je pense que l’Empire n’a pas encore disparu. Et personnellement, j’ai le sentiment inquiétant qu’il ne disparaîtra pas sans que le sang coule », concluait-elle.

De la journaliste à l’écrivain

Née dans une famille d’instituteurs de campagne, diplômée de la faculté de journalisme de l’Université de Minsk, Svetlana Alexievitch travaille dans les années 1970 à la rubrique courrier de Selskaïa gazeta, le journal des kolkhoziens soviétiques.

Elle commence à enregistrer sur son magnétophone les récits de femmes qui ont combattu pendant la Seconde guerre mondiale et en tire son premier roman : « La guerre n’a pas un visage de femme ». Elle s’y interrogeait : « Tout ce que nous savions sur la guerre avait été raconté par les hommes (…) Pourquoi les femmes qui ont tenu bon dans ce monde totalement masculin n’ont-elles jamais défendu leur histoire, leurs mots et leurs sentiments ? »

Accusé de « briser l’image héroïque de la femme soviétique », le livre n’est édité qu’en 1985, à l’époque de la Perestroïka, mais il rend Svetlana Alexievitch immédiatement célèbre en URSS et à l’étranger.

Des interviews au long cours

Depuis, Svetlana Alexievitch utilise toujours la même méthode pour écrire ses romans documentaires, interviewant pendant des années des gens qui ont vécu une expérience bouleversante, que ce soit les soldats soviétiques au retour d’Afghanistan (« Les cercueils de zinc ») ou les personnes qui ont tenté de se suicider (« Ensorcelés par la mort »).

« Nous vivons entre bourreaux et victimes, les bourreaux sont très difficiles à trouver. Les victimes, c’est notre société, elles sont très nombreuses », souligne Svetlana Alexievitch, interrogée par l’AFP.

Ses livres interdits, ou introuvables, au Bélarus

Après la catastrophe nucléaire de Tchernobyl en 1986, elle travaille pendant plus de dix ans sur « La Supplication », livre bouleversant fait de témoignages de « liquidateurs » – les milliers d’hommes envoyés sur le site – et d’autres victimes de ce drame.

Ce livre est interdit au Bélarus, l’un des pays les plus touchés par les conséquences de Tchernobyl, où le sujet est tabou. Sans surprise, Svetlana Alexievitch n’a pas voix au chapitre dans ce pays dirigé depuis 20 ans d’une main de fer par Alexandre Loukachenko.

Ses livres, qui selon elle ne « plaisent pas » au président, sont introuvables dans les librairies au Bélarus. « Nous vivons sous une dictature, des opposants sont en prison, la société a peur et en même temps c’est une société de consommation vulgaire, les gens ne s’intéressent pas à la politique. L’époque est mauvaise », déclarait-elle en 2013 à l’AFP.

Les intellectuels bélarusses apprécient moyennement les opinions de cet auteur qui, d’un côté, se réclame de la « culture russe », quand eux cherchent à s’en démarquer, et de l’autre vit la plupart du temps en Europe occidentale, un monde pour lequel ils éprouvent un mélange d’attirance et de répulsion.

La favorite des milieux littéraires

Svetlana Alexievitch était la favorite des milieux littéraires et des sites de paris en ligne qui la plaçaient devant deux « notables » des listes Nobel , les Américains Joyce Carol Oates et Philip Roth, ainsi que le Kenyan Ngugi wa Thiongo.

« Son oeuvre est à la frontière entre reportage et roman : un genre qui n’a pas été récompensé », expliquait à l’AFP, avant l’annonce du nom de la lauréate, Björn Wiman, rédacteur en chef des pages culturelles du quotidien Dagens Nyheter.

Il n’était pas le seul à imaginer l’écrivaine, dont l’oeuvre a été dernièrement rééditée en suédois, primée. « Je veux que Svetlana Alexievitch gagne pour son journalisme visionnaire et plein d’espoir », a affirmé la journaliste Maria Lundström sur le compte Instagram de la radio publique suédoise SR.

Les lauréats des dix dernières années

2015 : Svetlana Alexievitch (Bélarus).
2014 : Patrick Modiano (France).
2013 : Alice Munro (Canada).
2012 : Mo Yan (Chine).
2011 : Tomas Tranströmer (Suède).
2010 : Mario Vargas Llosa (Pérou/Espagne).
2009 : Herta Müller (Allemagne).
2008 : Jean-Marie Gustave Le Clézio (France).
2007 : Doris Lessing (Grande-Bretagne).
2006 : Orhan Pamuk (Turquie).

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