« Simone de Beauvoir et les femmes », M.-J. Bonnet – Un essai éclaire son ambivalence

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Simone de Beauvoir et les femmes
Marie-Jo Bonnet

Date de parution : 28/10/2015 Editeur : Albin Michel (Editions), 344 pp.,(en librairie le 5 novembre), 22 € ISBN : 978-2-226-31671-4 EAN : 9782226316714 – 

 

 

Extrait :

« Quand j’ai rencontré Simone de Beauvoir en 1971 au MLF, elle faisait rêver notre génération. Elle était l’exemple même de la femme libre qui refusait de se marier et d’avoir des enfants tout en vivant un couple égalitaire avec Sartre. Avec la publication de sa correspondance, nous avons été obligées de revoir le mythe : une autre Beauvoir, la vraie Beauvoir, apparaissait publiquement, dévoilant une femme qui n’assumait pas son amour charnel pour ses  » petites amies  » comme les appelait Sartre et dont la vie cachée contrastait cruellement avec le message émancipateur du Deuxième sexe.
Beauvoir a-t-elle floué son public en n’assumant pas sa véritable personnalité ? Et pourquoi, continuons nous de la voir comme une référence du féminisme contemporain alors qu’elle est si divisée dans son rapport aux femmes ? »Marie-Jo Bonnet

Historienne, spécialiste de l’histoire des femmes, Marie-Jo Bonnet est une militante historique de la cause féministe, qui a participé dans les années 1970 au MLF (Mouvement de Libération des Femmes) et à la fondation des « Gouines rouges ». Dans Adieu les rebelles ! (Flammarion, 2014), elle a marqué son opposition au mariage pour tous, le signe selon elle de l’échec de la contre-culture homosexuelle.
Elle a récemment co-signé un appel avec Jacques Delors, Sylviane Agacinski et Lionel Jospin dans Libération pour que le Président de la République interdise les mères porteuses. Historienne spécialiste du rapport des femmes et de l’art, elle a signé quatre livres sur ce thème. Elle a réalisé un documentaire
Artistes femmes à la force du pinceau diffusé le 8 mars dernier sur ARTE. Une exposition en sera bientôt un prolongement.
Elle vient de publier aux Editions Ouest-France
Plus fort que la mort. Survivre grâce à l’amitié dans les camps de concentration- Germaine Tillon, Geneviève de Gaulle, Odette Abadi, Simone Veil, Margarete Buber- Neumann, Odette Fabius…

Information publiée le 31 octobre 2015 par Marc Escola.

Simone de Beauvoir à Chicago.  Photo Art Shay

Simone de Beauvoir à Chicago – Photo Art Shay

BISEXUALITÉ

Beauvoir et ses proies féminines

Par Claire Devarrieux pour next.liberation.fr 30 octobre 2015

Ce qui est bien, avec Simone de Beauvoir, c’est qu’on n’en aura jamais fini avec elle. Sans doute de nombreux documents inédits – à commencer par ce qui reste de son journal, et sans oublier l’archipel des correspondances – sont-ils sur le point de surgir. Vivement avril 2016, le trentième anniversaire de sa mort. Marie-Jo Bonnet, historienne et militante féministe qui participa à la fondation du Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR) et des Gouines rouges, prend les devants avec un Simone de Beauvoir et les femmes passionnant.

Le livre approfondit des questions que l’auteur pose depuis longtemps, dans des colloques et des articles : au nom de quel clivage Beauvoir a-t-elle tu, voire nié, sa bisexualité, de quoi celle-ci était faite, et quelles ont été les conséquences de son «mensonge» ? Autant Danièle Sallenave, dans Castor de guerre (Gallimard, 2008), tout en tenant pour acquise la bisexualité de Beauvoir, considérait que chacun cache ce qu’il veut, et qu’un portrait n’avait pas à éclairer les zones laissées dans l’ombre, autant ces zones-là sont justement ce qui intéresse Marie-Jo Bonnet. Elle se donne pour objet d’enquête «les vies cachées» de la mémorialiste la plus célèbre d’après-guerre. Et à ce propos : «Mémorialiste, Simone de Beauvoir ? Plutôt inventeur de l’autofiction qui suppose d’écarter certaines vérités gênantes de la vie amoureuse, qui ne seront dévoilées qu’après sa mort dans son journal et sa correspondance aux amants.»

Lit

Quatre ans après la disparition de Beauvoir, paraissaient deux volumes de Lettres à Sartre et Journal de guerre. On commença, d’une part, à mieux saisir la propension de l’auteur à raconter par le menu ce qu’elle vivait, en dupliquant le récit à son propre usage et à celui de ses interlocuteurs successifs ; et, d’autre part, on découvrit ses relations amoureuses avec des jeunes filles que Sartre mettait aussi dans son lit. La manière révoltante dont elle en parlait était sans doute induite par le destinataire, mais ce n’est qu’une interprétation. Pour le moins cavalier était le comportement de Beauvoir avec ses conquêtes, tellement soucieuse de son bon plaisir et de sa liberté que cela frisait l’indécence, sans parler de l’inconscience. Elle-même se trouvait d’ailleurs «mufle». Ne dit-elle pas, dans le Deuxième Sexe, que ce que les lesbiennes envient aux hommes, c’est leurs «proies» ? Quand Bianca Bienenfeld-Lamblin, alias Védrine, lut ce qu’on disait d’elle, elle prit la plume à son tour pour écrire Mémoires d’une jeune fille dérangée (Balland, 1993), afin d’expliquer l’effet que produisait une trahison pareille. Rappelons qu’elle était juive, et qu’elle fut larguée par le couple adoré en pleine guerre.

Beauvoir éprouva des remords à l’égard de Védrine, elle en fait part à Sartre dans une lettre. Mais c’est Sartre qui acquiert une conscience politique. Pas elle, du moins, pas avant que les engagements sartriens deviennent automatiquement les siens, et que son propre triomphe, grâce au Deuxième Sexe (1949), l’amène à donner un coup de main aux féministes. Pour ce qui est des années de guerre, qui closent la décennie homosexuelle de Beauvoir, Marie-Jo Bonnet a cette réflexion : «Son laxisme, sa mollesse, son absence de toute réflexion éthique sur les événements dramatiques dont elle est quotidiennement témoin ne risquent pas d’éveiller en elle la moindre tentation d’humanisme.»

Mais c’est une autre phrase, signée Karl Abraham, qui donne, selon l’auteur, la clé des relations de Beauvoir avec les femmes, explique son vocabulaire de détestation et de dégoût pour le corps de ses jeunes amies : «Pour l’essentiel, écrit l’ami et disciple de Freud, la sublimation des composantes homosexuelles donne lieu au sentiment de dégoût, celle des composantes voyeuristes et exhibitionnistes à la honte, celle des composantes sadiques et masochistes à la peur, à la pitié et à d’autres sentiments similaires.»

Intervient aussi la haine, sans quoi l’amour est inconcevable aux yeux de Beauvoir : aimer Zaza (l’amie d’enfance), c’est détester sa mère. Schéma triangulaire, constate Marie-Jo Bonnet, qui se répétera dans la relation avec Sartre. On retrouve amours lesbiens et trio fatal dans les premières fictions, Anne, ou quand prime le spirituel, et l’Invitée.

Beauvoir et les femmes ? «Tout se passe comme si elle ne supportait pas son attirance pour elles.» Marie-Jo Bonnet voit dans son ambivalence la manifestation d’une «division intérieure non reconnue». Beauvoir, qui prétendait tout régir par l’intellect, avait peu d’intérêt pour l’inconscient. Bonnet prend un malin plaisir à analyser quelques rêves beauvoiriens. Elle se livre à une analyse hilarante de l’œuf soi-disant cassé par Nelson Algren, l’amant américain : «The day when you killed the egg», a écrit Beauvoir dans l’original. Sa fille adoptive, Sylvie Le Bon de Beauvoir a traduit «cassé», ce qui ne permet pas d’évoquer le possible avortement que suggère cette histoire d’œuf.

Tournesols

La seconde partie du livre est consacrée au Deuxième Sexe, best-seller dont le succès est à la fois compréhensible et fondé sur un malentendu : «Voilà un livre misogyne qui fixe la haine des femmes, la systématise, et la formule en petites phrases coupantes qui avancent comme une armée en territoire ennemi.» Beauvoir analyse «la condition féminine» et non les luttes à travers lesquelles les femmes se sont construites, non les œuvres qu’elles ont créées. «Une femme n’aurait jamais peint les Tournesols de Van Gogh», lit-on, paraît-il, dans le Deuxième Sexe, cette bible de l’émancipation féminine que les féministes, finalement, ont peut-être adoptée sans la lire. Simone de Beauvoir et les femmes n’est pas un portrait à charge. L’admiration de Marie-Jo Bonnet pour l’écrivain est souvent sensible. Mais sa lecture du Deuxième Sexe et de toutes les dénégations de Beauvoir l’amène à ce constat amer : «Si la féminité est un leurre, et si la virilité est inattaquable, que reste-t-il aux femmes pour construire leur identité dans une société toujours phallocratique ?»

Simone DE BEAUVOIR : elle vient de publier "Le deuxième sexe" : l'écrivain posant debout dans la rue.

Simone DE BEAUVOIR posant debout dans la rue.

Note :

Donc Beauvoir aurait été « une féministe oui, mais… ? » d’après Marie-Jo Bonnet, puisqu’elle n’appliquait pas dans sa vie intime, ce qu’elle préconisait pour les autres femmes.

Le féminisme de Beauvoir utilise Hegel et la relation maître/esclave (dans Phénoménologie de l’Esprit) pour penser la relation homme/femme et la domination de l’un sur l’autre. La solution, selon elle, serait de sortir la femme de la biologie ou plutôt de son destin biologique, en refusant la maternité (Beauvoir a elle-même mis en pratique ce principe, ayant refusé de porter des enfants). On peut donc imaginer qu’elle aurait volontairement crée cette relation maître à esclave avec « ses jeunes amies », biologiquement inférieures puisque pas encore « devenues femmes ». Peu importe qu’elle était elle-même une femme, elle voulait devenir cet être « Absolu », capable de s’émanciper de la nature donc de l’homme, grâce à ses « esclaves ». Une explication qui remettrait en cause pour Marie-Jo Bonnet, le féminisme de Beauvoir.

Alors, Simone de Beauvoir, existentialiste ? constructiviste ? On peut bien lui donner le nom qu’on veut, immanquable !

Un autre son de cloche dans une vidéo simple, éducative et ludique, pour mieux comprendre le féminisme de Beauvoir, tel qu’il est porté à notre connaissance :

 

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Une réflexion sur “« Simone de Beauvoir et les femmes », M.-J. Bonnet – Un essai éclaire son ambivalence

  1. AH !!! De Beauvoir… Quand j’ai commencé à lire le deuxième sexe (19/20 ans), je suis tombée, à un moment donné, sur une assertion sans argumentation, que les femmes ne pouvaient pas être de vrais peintres, de vraies créatrices (pas des Van Gogh donc) seuls les hommes etc… et j’ai refermé aussi sec le bouquin, ne l’ai jamais fini, ni repris. J’ai lu du coup peu de choses de Beauvoir, à part la correspondance et des articles ; et puis « La mort d’une mère » quand j’ai perdu la mienne, pour constater que son lien à sa mère était tellement loin du mien, aimant, tellement aimant que j’aime les femmes bien sûr irrémédiablement mais pas diablement comme cette « dame à dame » un peu, beaucoup, cynique.
    Beauvoir devait se détester parfois, se renier, comme quelqu’un qui n’aurait pas eu droit à l’amour somptueux de la mère océanique. Je préfère sur le plan intellectuel la pensée de Sartre qui lui, fut bichonné et chouchouté par son clan et par son grand-père. Du coup, plus humain finalement et plus introspectif.
    Beauvoir me devient sympathique dans son engagement avec le MLF bien sûr !!! et son engagement à Hénin-Liétard (le Beaumont actuel) lorsqu’elle est venue avec son copain de régiment (Paul) « au procès des Mines » organisé par un groupe d’extrême gauche. Et puis, elle était belle Simone, classe même, un beau visage symétrique, presque parfait, des gens qui ne doutent de rien et surtout pas d’eux-mêmes.
    Son rapport au féminin est effectivement ambigu. Un lien à la mère peu évident, peut-être même une rivalité, d’entrée de jeu. J’ai connu des femmes comme elle, paradoxales : intelligentes et ne parvenant pas à se défaire des pires préjugés, ceux de leurs milieux dans le fond, misogynes mais aimant les femmes, honteuses de cela, en plein refoulement… Mais bon… l’époque, le milieu bourgeois d’où elle est issue explique cette personnalité complexe qui effectivement n’est pas du tout du côté de l’analyse, de la réflexion sur la part inconsciente de soi-même. Il lui aurait fallu, pour ne pas se renier en somme, enfoncer une barrière de préjugés et effacer les images des amantes sulfureuses et vicieuses de la littérature d’alors, pour s’accepter dans son désir au féminin. Il lui aurait fallu quelque chose que je ne lui ai jamais trouvé ou qu’elle cachait profondément : de la tendresse. Contrairement à Proust qui reste déchiré par les préjugés de son époque, elle n’a pas son infini tendresse et juge cliniquement de tout. Alors je vais le lire ce livre, il va sans doute être passionnant !

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