La Grande Guerre a-t-elle vraiment permis aux femmes de s’émanciper ?

Qui est plus inconnu que le soldat inconnu ? Sa femme !

Et force est de constater qu’en cette nouvelle journée de célébration de l’armistice de 1918, le rôle des femmes est encore oublié…

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© Historial de Péronne / AFP | Des femmes préparant du pain pour les troupes durant la Première Guerre mondiale

france24.com, article publié en décembre 2014

Entre 1914 et 1918, les femmes ont joué un rôle très important en participant à l’effort de guerre. Des historiens, dont Françoise Thébaud, reviennent sur cette période à l’occasion d’un colloque organisé à Paris. Entretien.

Pendant quatre ans, des millions d’hommes se sont battus lors de la Première Guerre mondiale. À l’arrière, les femmes ont aussi vu leur vie bouleversée par ce conflit sanglant. À la ville comme à la campagne, elles ont pris la place de leurs maris ou de leur fils partis au combat. Dans le cadre des commémorations du centenaire de la Grande Guerre, la Fondation Jean Jaurès organise une conférence à Paris, le 26 septembre, sur leur rôle durant ces longs mois d’hostilités. Françoise Thébaud, professeure émérite à l’université d’Avignon, va notamment prendre part à ce débat. Pour France 24, cette historienne explique en quoi, contrairement aux idées reçues, cette période n’a pas été si émancipatrice pour les femmes.

France 24 : Dans la mémoire collective française, on pense souvent que la Grande Guerre a été une période d’émancipation pour les femmes. Dans votre livre, « Les femmes au temps de la guerre de 14« , vous montrez que ce changement est loin d’être radical…

Françoise Thébaud : C’est un objet de débat historiographique, certains mettant plus en avant les éléments d’émancipation, tandis que d’autres contestent cette thèse. Mais les uns ou les autres sont toujours très nuancés. La réalité est en effet complexe. Il y a tout d’abord des différences nationales. Pour mettre en avant la thèse de l’émancipation, on invoque en premier lieu l’obtention du droit de vote, ce qui est le cas pour les Britanniques, les Autrichiennes, les Allemandes, les Hongroises, les Américaines mais pas pour les Françaises ni les Italiennes. Ce n’est donc pas une preuve absolue.

D’autre part, on souligne que les femmes sont devenues des « garçonnes » à l’issue de la Première Guerre mondiale. Là encore, il faut donner plus d’explications. « La garçonne » est d’abord un phénomène littéraire avec le livre éponyme de Victor Margueritte publié en 1922. Il raconte les aventures d’une jeune bourgeoise qui, ayant découvert l’hypocrisie de son milieu, décide de ne plus en respecter les valeurs. Elle devient indépendante par le travail et elle expérimente de nombreuses relations sexuelles y compris homosexuelles. À l’époque, cet ouvrage est considéré comme pornographique. Son auteur est d’ailleurs radié de la Légion d’honneur. Il se défend en disant avoir écrit une fable vertueuse qui raconte le long chemin des femmes vers plus de liberté. Prendre l’existence de ce roman comme une preuve d’émancipation est donc tout à fait insuffisant.

Il y a toutefois, à la fin de la Première Guerre mondiale, une nouvelle mode vestimentaire et capillaire. Il n’y a quasiment plus de corset, les jupes et les robes sont raccourcies et certaines femmes, pas toutes, se font couper les cheveux à la garçonne, au carré, comme l’actrice Louise Brooks. Cette mode vestimentaire et capillaire libère le corps des femmes, mais cela ne signifie pas que leur vie a été révolutionnée. Il faut d’ailleurs toujours souligner les différences entre femmes. Les femmes rurales, globalement, gardent le chignon plus longtemps. Elles ont moins de possibilités de vivre autrement que les femmes de la ville.

L'actrice américaine Louise Brooks (1906-1985), symbole mondial de la mode dite de la "garçonne". © Library of Congress

L’actrice américaine Louise Brooks (1906-1985), symbole mondial de la mode dite de la « garçonne ». © Library of Congress

Y a-t-il toutefois des catégories de femmes qui ont pu profiter de cette période pour gagner plus de liberté ?

Les plus émancipées sont sans doute les jeunes filles et jeunes femmes issues des milieux urbains des classes moyennes et supérieures. Avant 1914, le destin social d’une jeune fille de la bourgeoisie était de devenir, comme sa mère, une parfaite maîtresse de maison, une épouse accomplie et une mère de famille. Mais pendant la guerre, ces jeunes filles vont soit aider leurs mères dans les œuvres de charité, soit se mettre à travailler, et l’inflation, phénomène nouveau, mange les fortunes.

Une partie de la bourgeoisie considère à partir de là que ses filles peuvent apprendre et exercer un métier. Celles qui suivent un enseignement secondaire vont pouvoir après la Première Guerre mondiale, grâce au décret de Léon Bérard en 1924, aller jusqu’au baccalauréat, ce qui n’était pas le cas avant 1914. Elles peuvent désormais, en plus grand nombre, faire des études et devenir avocat, professeur ou encore médecin.

Dans votre livre, vous expliquez finalement qu’il y a un caractère profondément conservateur de la guerre en matière de rapports entre les sexes ?

Dans un premier temps, la guerre exacerbe la dichotomie des rôles sexués : aux hommes le devoir de combattre et de défendre les faibles (femmes, enfants, vieillards), aux femmes celui d’attendre le retour des soldats victorieux. Mais comme la guerre s’éternise, on a bientôt besoin de la mobilisation des femmes au travail pour faire vivre le pays et approvisionner le front. Des femmes ont alors la possibilité nouvelle de travailler et de gagner leur vie, d’autres d’exercer un métier plus rémunérateur, même si la société considère ces opportunités comme temporaires, et les voient comme des remplaçantes.

Des femmes, pas toutes, ont ainsi vu individuellement leur trajectoire de vie se transformer, parfois dans un sens positif pour elles, comme les jeunes filles de la bourgeoisie. Mais globalement, ce qu’on pourrait appeler la classe des femmes n’est pas émancipée à l’issue de la guerre car aucun des droits revendiqués avant 1914 n’est reconnu. On vote d’ailleurs une loi extrêmement répressive en 1920 qui interdit toute information sur la contraception et l’avortement. Les lois votées disent clairement aux femmes que leur tâche prioritaire est d’être mères et de repeupler le pays.

Par ailleurs, la guerre a créé beaucoup de souffrance chez les femmes à travers l’épreuve de la solitude et du deuil. Il y a 600 000 veuves qui doivent, dans la douleur, apprendre à se débrouiller seules. Celles dont l’époux ou le fils reviennent du front ne vont pas toujours reconnaître le même homme. De nombreux anciens combattants rentrent blessés, parfois mutilés, presque toujours traumatisés psychiquement. Leur souffrance n’est pas vraiment reconnue et traitée à l’époque, et ils vont rendre la vie de leur famille difficile. Les femmes et les hommes ont vécu des expériences tellement différentes qu’il est parfois difficile de se retrouver. Là encore, ce n’est pas un élément d’émancipation. La longue séparation a parfois cependant fortifié l’amour et l’affection.

Est-ce qu’on peut dire que 100 ans après la Grande Guerre, ce conflit est toujours perçu d’un point de vue très masculin ?

Je ne dirais pas cela. Pendant longtemps, l’enseignement ou les films ont transmis une histoire uniquement militaire des guerres, en montrant qu’il s’agissait d’une affaire d’hommes. Mais cela a commencé à changer dès les années 1970 avec l’émergence de l’histoire des femmes et d’une histoire sociale des nations en guerre. Ce centenaire est l’occasion de pousser dans ce sens. Il y a eu une grande collecte auprès des particuliers pour obtenir des objets, mais aussi tout ce qui est de l’ordre de l’intime comme des correspondances, des journaux personnels. Cela permet d’approcher la guerre à une autre échelle, de comprendre ce qu’elle a signifié au niveau des individus. Ce qu’on appelle aujourd’hui l’histoire sensible de la guerre.

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