“La France est vraiment un pays sexiste”: visite chez Annie Ernaux

Ernaux : Hollande macho !

Annie Ernaux répond à L’Obs à l’occasion de la sortie de son dernier livre, intitulé Mémoire de fille (Gallimard). Elle ne se borne pas à parler littérature. L’auteure du Journal du dehors ou du livre Les années, parle politique pour accuser François Hollande d’être le fossoyeur de la gauche, lui reprochant la loi travail, le mot sans-dents, la façon dont le président français a martelé « guerre » à Versailles. Mais ce qui a aussi profondément choqué l’écrivaine fut la façon dont il a répudié Valérie Trierweiler :

« Là, j’ai vu que la France était vraiment un pays sexiste »

Annie Ernaux et « la fille de 58 »

ANNIE ERNAUX, en mars 2016. ((©Alexandre Isard pour L'OBS))

ANNIE ERNAUX, en mars 2016. ((©Alexandre Isard pour L’OBS))

Dans “Mémoire de fille”, l’auteur de “la Honte” raconte sa première nuit avec un garçon, et les mois qui ont suivi. Elle nous a reçus chez elle, dans sa maison du Val-d’Oise.

Dans la voiture qui conduit chez Annie Ernaux, la radio passe une vieille chanson : «Etre une femme libérée, tu sais c’est pas si facile.» C’est une radio qui a du pif. Annie Ernaux rigole: «Je l’ai beaucoup chantée à mes fils quand ils étaient enfants. L’un d’eux m’a même un jour demandé d’arrêter… Ils sont plus féministes que moi, vous savez.»

Aujourd’hui, ses deux garçons ont eux-mêmes des enfants. Ils ont quitté la maison de Cergy où l’auteur des «Années» vit avec ses deux chats et ses souvenirs, qu’elle gratte jusqu’à l’os pour en tirer des livres limpides et complexes, singuliers et universels, qui racontent plus d’un demi-siècle d’histoire de France.

Elle les a presque tous écrits ici, à la main, depuis «la Femme gelée» jusqu’à «Mémoire de fille» en passant par «Passion simple» ou «l’Evénement», sur des feuilles volantes qu’elle classe dans d’épaisses chemises, avant de saisir la version définitive sur l’ordinateur. «Ça me prend beaucoup de temps», précise-t-elle comme si cet aspect artisanal, presque flaubertien, la raccrochait souterrainement aux lois laborieuses du café-épicerie que tenaient jadis ses parents à Yvetot, en Normandie.

Annie Ernaux est le nom d’un puzzle dont les pièces s’assemblent, livre après livre, pour former une des œuvres majeures de notre époque. Ses lecteurs ne s’y trompent pas, qui se comptent par centaines de milliers. Les universitaires non plus, qui multiplient les colloques sur son usage de la mémoire, les formes prises par son engagement ou sa fidélité à ses origines populaires. Elle a décidé de ne plus y assister :

« A une époque j’ai voyagé dans le monde. C’était agréable et ça ne me coûtait pas de payer mon écot… parce que c’est ça: vous voyagez mais il faut aller dans des universités, faire des choses comme ça. Comme dit Gérard Genette: ‘‘Les missions, c’est la façon la plus coûteuse de voyager gratis’’. Oui, j’ai bien aimé aller au Japon, en Chine… Maintenant je trouve que c’est trop coûteux en discours. Et puis je vieillis, voilà.»

Les critiques, eux, sont parfois passés à côté de son «écriture plate», qu’elle a forgée pour ne prendre personne de haut: «J’en ai pris plein la gueule, quand même, dit-elle en applaudissant le succès du jeune Edouard Louis, ce talentueux fils de prolo qui l’invoque comme un modèle: «Au moins, cette parole-là est désormais admise. On n’écrit pas forcément la même chose, et puis je suis une femme, mais c’est un écrivain d’avenir.»

“Une journée sans écriture, c’est une journée ratée”

Dehors, le prunus est en fleur, et le silence à peine troublé par le passage lointain d’un tracteur. Annie Ernaux est arrivée ici en 1977, résume son journal, «avec un mari, une mère, deux enfants, un chat, une chienne». Elle a failli déménager quand son mari est parti en 1982, mais le Renaudot, remporté en 1984 avec «la Place», lui a permis d’acheter la maison. C’était l’époque où les prix littéraires et les prix de l’immobilier vivaient encore sur la même planète.

Depuis, elle a vu la ville nouvelle pousser et multiplier sa population par six ou sept. Au loin, les champs des maraîchers ont été remplacés par un étang artificiel qui, sous un ciel pommelé très anglais, prend doucement le soleil de mars. Plus loin encore, on distingue Paris, cette capitale si littéraire avec qui l’auteur de «Journal du dehors» a su garder ses distances. «C’est à 30 kilomètres à vol d’oiseau», dit-elle en indiquant la silhouette, maigre comme un clou, de la tour Eiffel. Ni vraiment en ville, ni tout à fait à la campagne, on dirait qu’Annie Ernaux a trouvé sa place – son «vrai lieu», pour reprendre le titre de ses entretiens avec Michelle Porte.

Elle ne peut pas écrire ailleurs. Et il lui faut sa dose quotidienne. «C’est la prière du jour. Enfin, la prière du matin, puisque j’écris le matin. Je ne me lève pas à 5h, non, mais je mets au travail vers 9h-9h30, et j’y reste le temps que j’ai envie d’y rester. Je dépasse rarement 2 heures de l’après-midi, quand même. Après, je peux vivre… Mais pour moi une journée sans écriture, ou sans réflexion sur le projet en cours, c’est une journée ratée, une journée à laquelle il manque quelque chose. Sans projet d’écriture, c’est simple, je ne peux pas profiter de la vie. L’écriture est une espèce de gaz qui se répand partout. Vivre, c’est me demander, à chaque fois que je pense quelque chose, pourquoi je pense ça, et comment je pourrais l’écrire.»

“Vive les putains”

Ces dernières années, Annie Ernaux vient donc de les vivre en s’interrogeant sur une jeune fille qui lui était en grande partie inconnue («une étrangère qui m’a légué sa mémoire»). Cette fille s’est retrouvée une nuit, dans un lit et «dans le noir», avec H., le moniteur-chef de la colonie de vacances où elle avait trouvé son premier job d’été. Il lui a demandé de se déshabiller. Elle a obéi. Lui aussi s’est mis nu. Bientôt, «il force». Elle crie parce qu’«elle a mal». S’entend dire: «J’aimerais mieux que tu jouisses plutôt que tu gueules!»

Le lendemain, dans un mélange d’incrédulité et de passion naissante, la fille annoncera: «J’ai couché avec le moniteur-chef»; qui l’ignorera pour aller coucher avec une jolie blonde. Quelques soirées plus tard, passées dans les bras d’autres garçons, elle trouvera trois mots tracés au dentifrice rouge sur la glace de son lavabo: «Vive les putains». Et l’année suivante, sa candidature sera refusée par la colonie de vacances. Entre-temps, un jeune instituteur «à la peau grêlée» lui aura lâché des mots qui ne s’oublient jamais: «Tu ressembles à une putain décatie.»

La fille s’appelait Annie Duchesne. Sa nuit avec H. date de l’été 1958, «un été immense comme ils le sont tous jusqu’à vingt-cinq ans avant de se raccourcir en petits étés de plus en plus rapides dont la mémoire brouille l’ordre ne laissant subsister que les étés spectaculaires de sécheresse et de canicule. » Elle avait 18 ans. C’était «la première fois qu’elle quittait ses parents», qu’elle «sortait de son trou», qu’elle passait un 15 août sans aller à la messe, qu’elle découvrait l’ivresse de faire partie d’un groupe de jeunes gens coupés du monde, dans la bulle libertaire d’une colonie de vacances de l’Orne.

“Le souvenir n’est pas la vérité”

Aujourd’hui, Annie Duchesne s’appelle Annie Ernaux. Elle raconte tout cela, méthodiquement, dans «Mémoire de fille». Et voilà comment on se retrouve, en tête-à-tête, à parler de «perte de virginité» avec cette grande dame en noir, qui ouvre de beaux yeux bleu délavé:

« Ce garçon, H., devait penser le plus grand mal de ‘‘la fille de 58’’. Comme les autres. Mais il m’est impossible de savoir ce qu’il avait dans la tête. On ne peut imaginer de plus grande séparation dans la perception d’une même expérience. En tout cas je ne fais pas en sorte de le réduire à son sexe, à cette brutale sexualité. D’ailleurs par la suite, la fille va y consentir. Elle va même la désirer. Son désir d’appartenir à ce garçon va devenir aussi fort qu’un désir de viol. Si elle pouvait le violer, elle le ferait !… Mais c’est une fille, donc elle ne peut pas.»

Tant d’intimité, ça pourrait être embarrassant, même devant une délicieuse part de gâteau aux noix. Ça ne l’est pas plus que ça. Pas plus que le livre, en tout cas, qui du début à la fin est miraculeux de dignité, d’intégrité et d’intelligence:

« C’est un livre sur tout ce qui pouvait arriver à une fille en ce temps-là. Ce qui domine alors la vie des filles, c’est la virginité, avec la menace de la grossesse, qui est un déshonneur pour les familles et oblige à se marier. Le mot important, c’était ‘‘la conduite’’. Tout tenait dans ce mot-là: ‘‘Il faut que tu te conduises…’’ Nous sommes dix ans avant 68, mais c’est comme si c’était un siècle avant. Je voulais saisir cette fille dans ce monde-là, et faire sentir le décalage avec aujourd’hui, tout le temps. Cela posait un gros problème d’écriture.»

En effet. Annie Ernaux sait depuis bientôt trente ans qu’elle devait consacrer un livre à «la fille de 58», comme elle devait consigner son avortement dans «L’Evénement». Sauf que rien n’était simple. Dans «les Années», on se souvient bien d’une allusion furtive aux insultes du lavabo. Et en 2003 elle avait tenté une première version «qui ressemble à un lâcher de souvenirs, à un déballage, à une psychanalyse».

Mais l’auteur de «la Vie extérieure» n’a jamais confondu son œuvre avec un divan freudien. Elle sait, surtout, que «le souvenir n’est pas la vérité». Ce qu’elle voulait, ce n’était pas se souvenir, c’est «être la fille de 58», qu’elle a depuis longtemps complètement cessé d’être. «Rejoindre la fille que j’étais, ça veut dire que je voulais savoir ce qu’elle ressentait: les pensées se sont enfuies, mais il y a des sensations qui restent là, des paroles, toute une écume qui permet de la retrouver en faisant abstraction de ce qui s’est passé après.»

“Le grand privilège de la mémoire blessée”

C’est ici que son récit, pour reconstruire ce «présent antérieur», se double d’une enquête fascinante. Parce que sa mère avait brûlé, en 1963, le journal intime dans lequel elle évoquait «les années clé», Annie Ernaux a examiné à la loupe ses rares photos de l’époque, et noté: «Plus je fixe la fille de la photo, plus il me semble que c’est elle qui me regarde.» Elle a remis la main sur les lettres qu’elle écrivait alors à deux amies, mais sans être dupe de la façon dont on se met en scène quand on écrit à des amies.

Elle a retrouvé ce qu’elle lisait, chantonnait, pensait de la Guerre d’Algérie (elle était pour le maintien de l’ordre).

Elle a même minutieusement traqué, sur Internet, les jeunes gens qui l’avaient humiliée des dizaines d’années plus tôt. Sans exclure «le désir complètement pervers d’être leur jugement dernier», elle a été tentée de les appeler pour leur demander: «Est-ce que vous vous rappelez, Annie Duchesne? Elle était grande, elle avait des lunettes, de cheveux bruns, longs. Elle a été monitrice, pas très longtemps. Elle avait remplacé la secrétaire médicale…»

Elle s’est finalement retenue de «tester leur oubli». Comme si elle n’en avait pas besoin «pour éprouver ce pouvoir: eux ne se souviennent pas, mais moi oui. C’est le grand privilège de la mémoire blessée, peut-être.» Elle n’a donc pas écrit ce livre pour «lancer des appels de phares ou des signaux de morse à l’intention de certaines personnes», comme dit Patrick Modiano. D’ailleurs, son éditeur lui a fait retirer quelques détails permettant d’identifier H. C’est la première fois que ça lui arrive. Ça lui coûte «un peu».

Hollande, ce “fossoyeur de la gauche”

Parfois, elle s’interrompt pour indiquer des mésanges qui sifflotent sous la fenêtre – et que l’un de ses chats observe avec une passion suspecte pour l’ornithologie. Puis elle reprend : «‘‘Mémoire de fille’’, c’est une honte de fille, mais au départ il n’y a pas la honte. La honte vient l’année d’après, de l’extérieur, et paradoxalement de ma lecture de Simone de Beauvoir: elle démontre par A plus B que je me suis comportée en objet.» C’est une impression dont il reste toujours quelque chose.

Annie Ernaux, qui considère désormais François Hollande comme «le fossoyeur de la gauche», exclut de voter à nouveau pour lui un jour parce qu’elle a trop à lui reprocher, dans «une société plus inégalitaire, et surtout qui ne cherche plus à être égalitaire»: la «loi travail», ses propos sur les «sans-dents», l’attitude de la France à l’égard des réfugiés, la façon dont il a martelé le mot «guerre» à Versailles («alors que ce que disait Villepin était beaucoup plus sensé»).

Mais ce qui l’a aussi profondément «choquée, peut-être pour des raisons plus intimes, c’est quand il a répudié Valérie Trierweiler. Là j’ai vu que la France était vraiment un pays sexiste. J’ai été une des seules à prendre sa défense, dans un entretien à ‘‘Elle’’. Quand elle a souhaité reprendre ce que j’avais dit pour la quatrième de couverture de l’édition de poche de son livre, j’ai accepté. Je l’assume complètement.»

Etre une femme libérée n’est toujours pas si facile.

Nouvelobs

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