Oriane Lassus, une « No kids » signe une BD choc

Diktat de la maternité : femmes sans enfant, femmes suspectes. Oriane Lassus défend la cause des nullipares dans une BD fondamentalement libre sortie le 10 mars.

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“Ça viendra”, assènent inlassablement tous ceux qui croisent la route du personnage principal de la nouvelle bande dessinée d’Oriane Lassus Quoi de plus normal qu’infliger la vie?Parce qu’elle a fait un choix que personne ne semble comprendre et que tout le monde balaye d’un geste de la main et d’un hochement de tête désapprobateur : elle a décidé de ne pas avoir d’enfants.

Quoi de plus normal qu’infliger la vie ? Pour Oriane Lassus, ce n’est pas juste une question jetée en l’air, c’est une interrogation profonde qui s’étend de ses premières règles aux visites chez le gynécologue, qui ne trouve pas bien sérieux de se renseigner sur la stérilisation. Elle se poursuit sur le visage de sa sœur enceinte, qui lui demande dans un sourire “Et toi, ça te fait pas envie?”. Cette question, elle est partout: dans les pubs, dans les magasins, dans la vie de tous les jours.

Pourquoi grossir les rangs d’un monde dysfonctionnel ? Comment donner la vie dans un monde où, parents comme nullipares, sont soumis à des injonctions permanentes ?

C’est une réflexion qui part du plus profond de sa chair et qu’elle déroule en une série de problématiques sociétales, politiques, familiales et existentielles. Pourquoi imposer ses névroses à une autre personne ? Pourquoi nourrir la société capitaliste de nouveaux soldats ? Pourquoi grossir les rangs d’un monde dysfonctionnel ? Comment donner la vie dans un monde où, parents comme nullipares, sont soumis à des injonctions permanentes ? Ce ne sont pas des questions plaisantes, ce sont même des questions qui fâchent, mais ça n’empêche pas Oriane Lassus de les aborder frontalement, sans prendre de gants, avec un humour féroce et un trait plein de rage, qui donne envie de la suivre jusque dans ses angoisses les plus profondes. “C’est comme si on m’avait offert une grosse télé, se désespère son personnage. J’en voulais pas, je la regarde jamais… Mais tous les mois je dois payer la redevance.”

Édité par la petite maison d’édition lyonnaise Arbitraire, l’objet en lui-même, entrecoupé de pages colorées et agrémenté d’une sublime couverture, donne le sentiment que la bande dessinée peut encore être un véhicule d’audace et de liberté. Chaque page explore un style différent, toujours expressionniste, qui continue les expérimentations tentées sur le blog de l’auteure depuis 2010. Nous avons posé quelques questions à Oriane Lassus sur ce qui l’a poussée à traiter ce sujet épineux.

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Le sujet principal du livre, les femmes qui ne veulent pas avoir d’enfants, reste un vrai tabou, même en 2016. Comment as-tu décidé d’aborder ce sujet dans toutes ses ramifications les plus complexes ?

Pour moi, c’est une évidence depuis longtemps. Mais j’ai vite compris que c’était une évidence que l’on remettrait toujours en question, alors qu’on ne dit pas -et encore heureux- aux gens qui veulent des enfants “tu changeras d’avis, tu verras”. Ensuite, quand on commence à se pencher là-dessus, on déroule un interminable fil, qui se divise en un tas de petits fils qui partent dans plein de directions différentes. Le désir profond, la famille, la société, les rapports entre sexe et genre, ce que signifie “être une femme”… J’ai attrapé quelques unes de ces questions, qui me semblaient importantes, et je les ai assemblées du mieux que j’ai pu.

La BD traite d’un sujet dont les gens n’ont pas envie de parler, d’ailleurs tous ceux qui gravitent autour du personnage principal répètent comme un mantra “ça viendra”. Est-ce que c’était une façon de représenter toutes celles qui ont entendu ça ?

C’est une façon de montrer ce que ça a de bizarre. Cette insistance à dire que tout le monde doit suivre la même voie, alors même que l’on sait que physiquement ce n’est pas toujours possible, qu’on sait que ça rend des parents et des enfants totalement malheureux… Si d’un côté ça fait du bien à ceux qui ne veulent pas d’enfants de rire un peu de ces discours et que de l’autre ça peut faire un peu réfléchir ceux qui ont l’impression de savoir pour les autres ce dont ils ont besoin, c’est pas mal. Mais c’est aussi pas mal de pousser ça plus loin, de se dire “je ne comprends pas les choix, les envies des autres, mais je vais essayer de les respecter au lieu de leur dire qu’ils se plantent”.

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Le travail sur le dessin est très méticuleux, il mêle plusieurs styles selon les points de vue abordés, parfois de grandes planches qui montrent des personnages déformés, un peu monstrueux, d’autres plus narratives. Comment s’est faite cette recherche stylistique ?

Ça part un peu d’une incapacité à se fixer, ou du constat que j’aime beaucoup plus dessiner quand je ne fais pas tout le temps la même chose. Parfois j’adore faire un travail minutieux et lent, d’autres fois être dans quelque chose de très brutal et rapide. Le fait d’amener plein de petites scènes avec des personnages différents, pour à chaque fois montrer une situation, une idée, ça me permet de varier mon dessin. Les possibilités expressives qu’on a avec le dessin me passionnent, j’adore essayer de les exploiter le plus possible, et j’ai l’impression de découvrir tout le temps de nouvelles choses en faisant ça.

Ta BD a un propos très anti-capitaliste, et l’objet l’épouse vraiment parfaitement. Est-ce que c’était important cette volonté de travailler sur la forme ? Est-ce que c’est aussi un moyen de s’extirper du système des grosses maisons d’édition ?

Travailler la forme c’est important et c’est très intéressant, même si pour moi ça reste toujours quelque chose qui vient dans un deuxième temps. J’avais du mal à imaginer ce livre avec une couverture lisse, par exemple, et le carton recyclé reflétait vraiment ce que je voulais. L’avantage de travailler avec un petit éditeur comme Arbitraire, c’est que justement j’ai pu leur proposer ça sans qu’ils me répondent : “ah oui mais ça ne correspond pas à nos collections” ou “c’est trop compliqué à produire”. C’est un éditeur qui vient de la micro-édition, qui a le goût du fait main et des livres différents. Malgré ça, pour que ces livres soient présents en librairie, on est obligés de rentrer dans un système de diffusion-distribution qui a des contraintes, on sort des circuits vraiment alternatifs et DIY. Mais ça en vaut la peine, je crois, parce qu’il y a plein de libraires prêts à défendre ces livres qui sortent du lot. Après j’aurais du mal à dire que je m’extirpe du système des grosses maisons d’édition : je pense tout simplement qu’elles ne voudraient pas de ce que je fais. Et si elles en voulaient, je tenterais l’expérience, parce que ce serait aussi l’occasion d’être un peu mieux payée pour mon travail. Ce n’est jamais évident de trouver l’équilibre entre ce qu’on aimerait qui soit possible dans ce monde, et comment les choses se passent concrètement.

cheekmagazine.fr

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