Martine Storti : “Penser en termes d’identité est un piège”

Ecrit suite aux agressions sexuelles de Cologne la nuit du Nouvel An, Sortir du manichéisme (ed. Michel de Maule, 2016), l’essai de Martine Storti (présidente des 40 ans du MLF), pointe le danger de lire l’actualité de façon simplifiée et appelle à la modération en retrouvant le goût des idées. Entretien.

Féminismes : Martine Storti veut « sortir du manichéisme »

Une manifestation du mouvement d'extrême-droite Pegida suite à la vague d'agressions sexuelles du Nouvel An, le 9 janvier 2016 (REUTERS/Wolfgang Rattay)

Une manifestation du mouvement d’extrême-droite Pegida suite à la vague d’agressions sexuelles du Nouvel An, le 9 janvier 2016 (REUTERS/Wolfgang Rattay)

Alors que depuis quelques années tourne en boucle la double exhortation de Charles Péguy – “Il faut dire ce que l’on voit” et “voir ce que l’on voit”-, j’ai plutôt l’impression que chacun ne voit que ce qui l’arrange écrit Martine Storti, ancienne journaliste à Libération et présidente de l’association féministe des 40 ans du MLF, dans Sortir du manichéisme

Pourquoi notre société serait-elle manichéenne selon vous ?

Martine Storti – Le manichéisme est moins dans la société que dans les débats politico-intellectuels. Charles Péguy nous dit qu’il faut “voir ce que l’on voit”, je me permets d’ajouter qu’il faut voir avec ses deux yeux, autrement dit ne pas être dans le « ou bien/ ou bien » mais plutôt dans le «et… et ». Par exemple, dénoncer la manière dont l’anti-racisme est dans certains cas devenu identitaire et communautariste – je pense notamment aux Indigènes de la République -, et dénoncer la droitisation de la laïcité, la façon dont elle a été transformée par certains – je pense notamment à Riposte laïque, en affirmation identitaire alors qu’il s’agit d’un concept politique. Il faut refuser l’enfermement identitaire prôné par Renaud Camus et celui prôné par les Indigènes de la République. La division entre Blancs et non-Blancs ne me paraît pas plus acceptable qu’entre les “de souche” et les “pas de souche”.

Le manichéisme, c’est refuser de penser au moins deux choses à la fois, d’avoir en même temps deux points de vue. Ainsi concernant l’islamisation de certains quartiers, il faut prendre en compte à la fois l’implantation délibérée d’une idéologie religieuse et politique et des causes sociales, la perpétuation du racisme qui peuvent expliquer des engagements intégristes politiques… Je suis frappée par le fait qu’aujourd’hui c’est toujours l’un ou l’autre. D’autre part, le manichéisme est aussi dans un certain spectacle médiatique. Il faut des affrontements, du combat de boxe. ONPC, par exemple, parmi d’autres émissions, fonctionne ainsi. Est-ce que le public demande de tels affrontements ou bien prend-il ce qu’on lui propose ? Je pense que pas mal de gens sont comme moi fatigués de cette forme de débat.

Est-ce à dire que les idées disparaissent dans le spectacle médiatique ?

Du moins, elles se durcissent, elles s’autocaricaturent. Je suis affligée de voir que certains intellectuels se plient à ce jeu. Quelqu’un comme Alain Finkielkraut qui dénonce depuis des années la “défaite de la pensée” et vilipende l’école telle qu’elle est aujourd’hui s’est complètement plié à ce mode de fonctionnement. C’est évidemment son droit, mais alors qu’il ne donne pas de leçons de morale intellectuelle. Pour obtenir un match de boxe, il faut de l’affrontement et donc un fonctionnement sur le mode noir/blanc. Il me semble que le réel est plus complexe…

Le débat n’avance-t-il pas, aussi, avec des affrontements ?

Je ne prône pas le consensus, les désaccords sont nécessaires, ils sont même consubstantiels à la démocratie, je condamne les affrontements binaires et systématiques, qui conduisent à un durcissement des positions. Je ne cherche pas non plus le juste « milieu », un « entre-deux ». Je m’efforce plutôt de dire ce qu’il faut, selon moi, mettre à distance. Par exemple, je mets à distance l’analyse du monde sous le prisme de l’identité. Si l’on pense le réel en termes d’identité, on est dans l’affrontement et dans l’exclusion des uns par les autres. En trente ans, on observe que la pensée en termes d’identité est devenue majoritaire dans tous les camps. L’identitarisation chez Renaud Camus et l’approche identitaire des Indigènes de la République fonctionne avec le même logiciel si je puis dire.

La quête de l’identité ne se trouve-t-elle pas, de fait, au fondement de l’individu, et par conséquent au fondement de la société ?

Oui mais nous sommes pluri-identitaires. Qu’est-ce que je suis en définitive ? Une femme, fille d’immigré italien, d’origine catholique mais athée, âgée, qui a vécu telle ou telle chose, etc. Fixer l’identité, c’est l’enfermer, l’essentialiser. L’identité française change. Il faut la penser en fonction de ce qu’on est aujourd’hui. Il faut prendre l’identité au jour J. Dans ce livre, je dis de manière un peu provocante que je me mets debout quand j’entends la Marseillaise. Mais je ne vais pas pour autant dire que pour être français, il faut se mettre debout chez soi dès qu’on entend la Marseillaise à la télévision ! Penser en termes d’identité c’est un piège, un égarement.

Qu’est ce qui est à l’origine de ce besoin d’identité ?

Je n’ai pas la réponse. Et d’ailleurs s’agit-il d’un besoin ? Au plan politique l’identité est revenue sur le devant de la scène au début des années 80, très vite après l’élection de François Mitterrand. Il faut rappeler qu’à ce moment- là, pour une partie de la droite, la gauche élue au suffrage universel et entrant dans les palais nationaux, ce n’est pas vraiment la France. Deuxième point : le retour du FN sur la scène politique en 1983 remet sur le tapis la question de l’identité, qui avait été balayée par le nazisme, le pétainisme. Jusque-là l’identité renvoyait aux années sombres de la France, de l’Occupation. C’est à ce moment-là qu’est organisé par le club fabiusien Espaces 89, un colloque sur l’identité française, pour ne pas laisser au Front National l’instrumentalisation de l’identité française et surtout la définition de son contenu : à une identité française blanche, chrétienne etc, nous opposons une identité plurielle, historicisée, incluant des apports multiples

Vous allez jusqu’à parler d’un écho aux années 30

J’évoque surtout la fin du XIXe siècle, la France “serrée autour de ses églises et de ses cimetières, communiant dans le culte des ancêtres”, telle que l’évoque Zeev Sternhell dans son important ouvrage Ni droite ni gauche. J’ai récemment lu La France juive d’Edouard Drumont. Ce que l’antisémite Drumont dit alors des Juifs, ou pour prendre un autre exemple de l’émancipation des femmes résonne étrangement avec ce que l’on peut lire aujourd’hui à propos des musulmans, mais aussi des femmes, sous la plume par exemple d’un Eric Zemmour. Le « Grand remplacement » cher à Renaud Camus rappelle les propos de Drumont sur les juifs : le fantasme de l’invasion, et de la conquête, l’incapacité à s’assimiler… Mais l’idéologie, ce n’est pas le réel, c’est la manière dont on le perçoit, dont on le pense, dont on le restitue. Ainsi, Finkielkraut juge que l’immigration a des effets de “fragmentation” du territoire ou de “désintégration nationale”. Mais est-ce l’immigration en tant que telle ou son traitement?

Fait-on face à l’échec de l’intégration ?

La séparation a hélas toujours existé, entre les quartiers ouvriers et les quartiers bourgeois par exemple. Mais cette séparation sociale s’est accentuée au fil des décennies, a été surdéterminée par une séparation ethnique ou d’origine géographique. L’homogénéisation à caractère ethnique et religieux s’est opérée. Or, on aurait pu avoir une autre politique. Pourquoi ne l’a-t-on pas eu alors que depuis des décennies droite et gauche nous parlent d’une “politique de la ville”? Cela étant dit, je ne crois pas que l’on puisse parler d’échec de l’intégration. Nombreux sont les femmes et les hommes que l’on dit «  issus de l’immigration » – ce qui est incroyable car beaucoup sont nés en France, voire sont enfants de gens nés en France– qui ont des parcours différents, et qui sont “intégrés”, avec leur singularité, leur individualité.

Et puis, au fond,  ça veut dire quoi être intégré et ne pas être intégré ? Est-ce qu’on n’entend pas, par-là, que ceux qui ne sont « pas intégrés », ne sont pas devenus ce qu’on aurait souhaité qu’ils deviennent, ou ne sont pas devenus comme « nous » ? Le nous renvoyant à cette fameuse « identité ». Dans L’Identité malheureuse, Finkielkraut parle de « deux peuples ». Or, je regrette, mais je ne fais pas peuple avec Marine Le Pen. Et puis c’est quoi le peuple ?  Il ne serait que le mâle blanc hétérosexuel ? C’est le peuple peau de chagrin, une conception étroite du peuple, un peuple identitaire.

Avec Cologne, on a eu le sentiment que le féminisme était parfois instrumentalisé pour servir des discours islamophobes…

L’instrumentalisation de la question des femmes est très forte en effet. Il y a même une centralité de la question des femmes puisque les affrontements identitaires se jouent aussi et peut-être surtout sur cet enjeu. C’est extraordinaire que soudainement l’Occident prétende que l’égalité femmes-hommes fait partie de son identité, alors que c’est une conquête, que des siècles de combat ont été nécessaires pour parvenir à une émancipation qui est très importante même si elle n’est pas achevée. Rabattre l’émancipation des femmes sur l’identité, c’est lui ôter son caractère universel. L’émancipation des femmes est le produit d’une histoire et elle peut donc être le produit d’une histoire pour toutes, comme la démocratie, avec des spécificités bien entendu.

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Martine Storti, Sortir du manichéisme, éditions Michel de Maule, mars 2016.    

 

 

 

 

lesinrocks.com

Une manifestation du MLF en 1979 à Paris. Devant la banderole, Martine Storti, et, derrière, Sophie Chauveau, Luce Irigaray, Simone Iff, Huguette Bourchardeau et Maya Surduts / Crédit : Janie Gras,

Une manifestation du MLF en 1979 à Paris. Devant la banderole, Martine Storti, et, derrière, Sophie Chauveau, Luce Irigaray, Simone Iff, Huguette Bourchardeau et Maya Surduts / Crédit : Janie Gras.

Sortir du manichéisme et voir avec ses deux yeux, extrait de l’Avant-propos de son livre Sortir du manichéisme (Ed Michel de Maule) Mars 2016 : 

« Je finissais ce livre début janvier, quand des informations arrivèrent d’Allemagne: la nuit de la Saint-Sylvestre, des centaines d’hommes, la plupart d’origine maghrébine, se livrèrent à des agressions sexuelles (attouchements et viols) contre des centaines de femmes, principalement dans le quartier de la gare de Cologne, mais aussi dans d’autres villes allemandes.

Les informations, chaque jour plus nombreuses et précises, me plongèrent dans un mélange de stupéfaction, d’étonnement et de colère. Peu à peu, grâce aux témoignages des victimes, se dessina en effet une scène assez terrible: celle d’une chasse aux femmes, devenues des proies à attaquer, à attraper, à soumettre.

Je fus hélas moins étonnée par la tournure que prirent rapidement les débats et polémiques, en particulier sur la scène française. Hélas, car une fois de plus, l’événement, pourtant sidérant, fut rapidement intégré à une grille de lecture préétablie.

Pour les un-es, il fallait vite le banaliser, en affirmant que les violences sexuelles contre les femmes étaient le fait d’hommes de tous temps, de tous pays, de toutes cultures et de toutes religions. Telle était la manœuvre : mettre un signe égal entre tout pour échapper à l’opprobre suprême, le racisme, et ne pas faire le jeu de l’extrême droite, des opposants à l’immigration, des tenants du choc des civilisations et des cultures.

Pour d’autres, il s’agissait bien de s’autoriser de cette chasse aux femmes pour faire la chasse aux immigrés, aux réfugiés, aux arabes, aux musulmans, tous mis dans le même sac, tandis que des antiféministes affirmés, des opposants constants à l’émancipation des femmes s’affichaient dans l’instant en apôtres de leur liberté.

Dans l’achèvement de ce livre, j’étais donc rattrapée par ce qui m’avait décidé à le commencer, après les attentats de janvier 2015 contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher.

Ce qui était déjà difficile à supporter avant ce tragique épisode – la correspondance à la fois inversée et exclusive d’opinions -l’était encore plus après. Alors que depuis quelques années tourne en boucle l’exhortation de Charles Péguy « Il faut voir ce que l’on voit et dire ce que l’on voit », j’ai plutôt l’impression que chacun ne voit que ce qui l’arrange, devenant ainsi aveugle ou sourd au reste. D’où ces intimidations, ces interdictions, ces injonctions à être d’un camp ou d’un autre, plutôt d’un clan ou d’un autre. D’où aussi ce désagréable sentiment d’être coincée, prise en otage.

L’air du temps est à l’inconditionnalité, il faut penser blanc ou noir, être pour ou contre, absolument, sans nuance. L’exigence de Péguy, qui devrait être la marque d’une lucidité et d’une libération, se transforme en asservissement.

Il faut donc dire non pour respirer. Dire non à ceux qui ne voient que l’antisémitisme ou que l’islamophobie, les uns et les autres nous obligeant à mesurer lequel est le plus développé et le plus dangereux.

Dire non à ceux qui ne voient dans les « issus de l’immigration », surtout s’ils sont jeunes, que menaces contre l’identité française et la France elle-même et à ceux qui ne les regardent que comme des « dominés », des « victimes », donc à jamais intouchables et même irresponsables. Dire non à ceux qui rangent toute critique de l’islam dans l’islamophobie, et à ceux qui rendent complice du terrorisme quiconque ne fait pas de tous les musulmans des fanatiques islamistes. Dire non à ceux qui jugent que l’antiracisme est pire que le racisme et à ceux qui sont aveugles à la part d’identitaire et de communautarisme que comprend l’antiracisme.

Dire non aussi à ceux qui transforment les femmes en marquage d’une identité, nationale ou religieuse, ou qui nient, par idéologie, l’historicité de leur émancipation.

Après les attentats de novembre -sinistre année 2015- qui tuèrent 130 personnes et en blessèrent des centaines d’autres, une fois la sidération dépassée et les hommages rendus, chacun ou presque retourna dans sa case du « je vous l’avais bien dit »: les uns virent dans l’horreur la confirmation de leur dénonciation de l’islam, d’autres poursuivirent, sans ciller, leur procès de l’islamophobie et des engagements militaires de la France et plus largement de l’Occident… Je ne me désole pas des désaccords, ils sont une composante et une condition de la démocratie. C’est leur caractère systématique, aux contenus attendus, qui suscite agacement et tristesse.

Ce fonctionnement est à l’œuvre sur bien des enjeux, avec des oppositions dogmatiques, et souvent des manipulations, il met en scène des confusions systématiquement entretenues, ce qui, par exemple, transforme tout défenseur du libéralisme culturel en acteur de la financiarisation du monde et de l’écrasement des prolétaires autochtones.

Ou encore fait du féminisme tantôt l’autre nom de l’impérialisme occidental et du néocolonialisme, tantôt l’une des composantes de l’horreur sociétale, responsable de l’abandon du peuple et de la montée du Front national.

Les affrontements identitaires se succèdent, où sont brandies la peur de la différence – de religions, de cultures -, comme s’il y avait un ordre naturel de l’autochtonie et de l’identité nationale, et, souvent par les mêmes, la peur de l’indifférenciation -de sexe ou de genre-, comme s’il y avait là encore un ordre naturel intangible.

Haro sur les analyses nuancées, les tentatives pour s’emparer de la complexité. C’est que l’heure est au spectacle, qui veut des gagnants et des perdants, du simpliste et du choc, du sarcasme, de l’outrance.

Nous étouffons de la lutte menée par quelques-uns -en fait quelques types plutôt âgés- pour conquérir une surface médiatique, voire une position hégémonique et, une fois celle-ci établie, pour la conserver, ce qui exige un travail à plein temps et une capacité remarquable à dépasser les contradictions : dénoncer le consumérisme des bobos tout en se vautrant dans la marchandisation médiatique, se dire de gauche, la vraie, en dévidant des analyses qui méritent le qualificatif d’extrême droite, déplorer la défaite de la pensée et l’effacement de la culture en étant un quasi permanent du champ audiovisuel, quelle que soit sa forme, débats politiques, commentaires de l’écume des jours, divan sur lequel on s’allonge, séquence de variétés pourtant méprisée la veille, relevant de cet entertainment jugé si nocif pour les élèves d’une école en perdition…

Le nulla dies sine linea d’Emile Zola a été troqué par quelques essayistes en vue pour un nulla dies sine media bien plus profitable, d’autant qu’il permet d’être l’acteur principal du spectacle dénoncé! […]

Le sentiment de solitude de celles et ceux qui n’ont pas envie de faire droit à ce spectacle et aux tonitruances qu’il exige est immense. Il faut à la fois revendiquer cette solitude, et en même temps douter qu’elle soit si grande: ne sommes-nous pas nombreux à nous sentir seuls? C’est une force.

Telle est ma certitude: nombreux sont aujourd’hui ceux qui sont fatigués des impasses que d’aucuns voudraient nous contraindre à emprunter. Il faut donc aller voir de près quelques-unes des propositions qui nous sont faites en brouillard et brouillages, mieux les connaître pour mieux les mettre à distance. Dans ce livre on verra donc notamment l’intégrisme laïque aussi détestable que le religieux, alors que la laïcité est une belle et bonne idée, Alain Finkielkraut et Renaud Camus se faire du copié-collé, Eric Zemmour scénariser Jean-Claude Michéa, des gauchistes et des autoproclamées féministes donner quitus à l’enfermement communautaire… Mais aussi quelques propositions d’autres chemins. »

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