Les femmes, ça crée aussi

Je suis femme donc je crée ! N’en vous déplaise. Mon intériorité ne se réduit pas à ma muqueuse utérine ! 

!!! «Oui, l’homme a besoin de conquérir des territoires, la femme trouve son territoire et elle y reste… Les femmes cherchent un homme, un homme veut toutes les femmes. La femme, dès qu’elle a trouvé son territoire, elle y reste… Les hommes sont toujours dans la recherche de territoires vierges.» !!!

Frida Kalho

Frida Kalho

Venue de la littérature, je découvre le monde de l’art, et j’y apprends beaucoup de choses. Par exemple, que les femmes ne peuvent pas vraiment bâtir d’oeuvre. C’est écrit dans le catalogue consacré au peintre Jean-Marc Bustamante (collection «la Création contemporaine», éditions Flammarion, 2005).

Christine Macel, qui l’interroge avec Xavier Veilhan, lui demande pourquoi les femmes «ne tiennent pas la distance», pourquoi si peu «dépassent les dix ans». «Vous (Bustamante, Veilhan, ou Thomas Hirschhorn, ndlr), vous produisez beaucoup, vous expérimentez dans des dimensions différentes, il y a une sorte de flux. Je me demandais récemment pourquoi ce n’était pas le cas chez les femmes.» Et je pense à Louise Bourgeois, Annette Messager, Gina Pane (ce mot de «flux»), Rebecca Horn ou Jenny Holzer, qui ont encore en effet toutes leurs preuves à faire.

On doit à Christine Macel la décisive exposition Dyonisiac, que j’ai vue début 2005 au Centre Pompidou. Exposition consacrée à des artistes prometteurs, et très instructive : face à la liste des noms, quatorze prénoms masculins, j’en avais conclu qu’il n’y avait aucune artiste prometteuse dans le monde aujourd’hui…

Bustamante renchérit (il faudrait tout citer de son texte inspiré, où l’on retrouve le souffle dix-neuviémiste et grandiose d’un Michelet ou d’un Renan) :

«Oui, l’homme a besoin de conquérir des territoires, la femme trouve son territoire et elle y reste… Les femmes cherchent un homme, un homme veut toutes les femmes. La femme, dès qu’elle a trouvé son territoire, elle y reste… Les hommes sont toujours dans la recherche de territoires vierges.»

Selon un préjugé qui remonte aux premières ébauches d’anthropologie, la femme est faite pour l’espace privé (le foyer, le «personnel» que citera plus loin Veilhan) : en bref, l’intériorité vaginale et utérine. Comme si la forme des organes sexuels pouvait fonder une pensée. Une préhistorienne comme Claudine Cohen montre qu’il y a une fiction scientifique totale à penser que M. Cromagnon chassait le mammouth pendant que Mme Cromagnon l’attendait dans la grotte… Tous deux étaient, au mieux et au quotidien, grands chasseurs de féroces belettes.

Il est vrai que dès qu’une femme pénètre sur le soi-disant terrain des hommes, elle se fait traiter de «femme phallique» : c’est le terme de Macel pour décrire Louise Bourgeois. Par un sursaut de pensée historicisante, elle tente ensuite d’excuser ces pauvres femelles attardées :

«Les femmes n’ont pu s’exprimer en tant qu’artistes que très récemment, à partir des années 1970, avant il en existait peu.»

Sonia Delaunay, Maya Deren, Lili Brick, Germaine Richier, Barbara Hepworth… la liste pourrait être longue de celles qui étaient artistes avant les années 70.

Certes, une femme qui crée doit reprendre des outils ou une langue déjà formatés par un monde d’hommes, ce qui peut ajouter à la confusion de ceux dont la pensée est déjà confuse. Les dominés doivent en effet passer par le champ du dominant pour s’en extraire. Une alternative historique a été de réinventer les outils et symboles traditionnellement féminins, ce qui explique pourquoi les années 70 ont effectivement vu tant de tricots, de draps et de maisons, de sang cyclique et d’humeurs féminines mis en scène dans l’art. Sans rien enlever à leur formidable relecture des corps et des stéréotypes, Orlan, Bourgeois, Messager… ont toutes évolué ensuite dans leurs explorations.

Pourtant, Bustamante leur conteste toute capacité à la mobilité. Je continue à lire, de plus en plus étonnée, apprenant par exemple que Nan Golding n’a «plus vraiment bougé» une fois qu’elle a eu trouvé sa ligne. Mais c’est dans les généralités que Bustamante atteint sa vraie dimension épique :

«Les hommes prennent des risques beaucoup plus grands, comme d’être détestés, d’être dans la polémique, d’être longtemps dans des champs difficiles.»

Mais peut-être que Bustamante a raison. A la façon stupide de Monsieur Homais : un discours insultant mais commode, immémorialement conventionnel. C’est tellement rassurant, que la femme reste à la maison ! Avec, en plus (aujourd’hui les femmes travaillent), ce grand frisson à peu de frais, d’avoir l’impression de dire des choses interdites… Aux hommes, donc, les choses difficiles ! Si la femme est faite pour le proche et le facile, c’est sans doute parce que son bébé la tète. Et ce doit être parce qu’elles sont frileuses que les femmes artistes «tricotent» tant, et parce qu’elles sont bornées qu’elles ne cherchent pas à conquérir des «territoires vierges». Il est vrai qu’on trouve encore des gens pour exclure Orlan du champ de l’art, ou Pipilotti Rist, ou Sarah Lucas… Ou pour dire qu’elles ne prennent aucun risque, surtout pas celui d’être détestées… Toutefois, cette notion de risque artistique qu’emploie Bustamante, je la connais bien : elle aussi date un peu, au moins soixante-dix ans, depuis la virile «corne de taureau» de Leiris.

Les femmes artistes seraient donc un peu popotes. Elles se «retranchent dans la case sociale où l’on veut bien les voir» (Veilhan). Mais si on inclut dans la notion d’artiste la musique ou les lettres, alors en effet, une Duras ou une Jelinek ont toujours eu peur de la polémique, une Björk a toujours creusé le même sillon, et Simone Weil était connue pour son côté plan-plan. Ce serait donc en art et strictement en art que les femmes ne sont bonnes qu’à produire des oeuvres au crochet ? Il est vrai qu’il y a les lois du marché… Les galeries, qui les exposent peu… Et certaines femmes elles-mêmes qui, dès qu’elles ont un petit bout de pouvoir, comme Christine Macel, intègrent magnifiquement les préjugés sur leur sexe.

Que les hommes et les femmes produisent des oeuvres différentes me semble une idée riche, intéressante, plus que le prétendu «neutre» souvent mis pour le mot «masculin». Mais comme par hasard, cette différence est généralement utilisée pour minimiser les oeuvres des femmes. Heureusement j’écris, je ne suis pas «artiste», sinon j’oserais penser que j’ai un cerveau, dont la forme n’est pas forcément celle d’une cavité utérine.

Dernier ouvrage paru : Zoo (P.O.L). agnesverfaillie.com 

Louise Bourgeois.

Louise Bourgeois.

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3 réflexions sur “Les femmes, ça crée aussi

  1. C’est génial cet article et très drôle… J’adore son humour ! Super !! j’ai éclaté de rire toute seule devant mon écran d’ordinateur. Parce que c’est vrai, je suis une femme artiste et forcément repliée chez moi devant mon ordinateur teur teur… Mais quel idiot ce Bustamante ! et il n’est pas tout seul, hélas. Le monde de l’art, dans tous les domaines, est redoutable de sexisme sans oser le dire ou l’avouer, car ce ne serait pas politiquement correct. Déjà l’enseignement de l’art : j’en sors. Une carrière foutue, massacrée, de Maître de conférences avec une habilitation à diriger des recherches en arts plastiques et sciences de l’art dans un département que j’ai fondé à l’université de St-Etienne (ah!! c’est vrai les femmes ne partent pas à la conquête de terres vierges… !!) carrière boycottée par ces messieurs et ces dames (les rencontres séminaire-canapé ça crée des liens et des alliances soudaines) devenant encore plus misogynes qu’eux en représailles de ce qu’elles ont du accepté, les Gnasses !!! En 2007 il y avait pour toute cette université polyvalente (médecine lettres droits sciences) 7 femmes professeures cadre A dont 3 en lettres. La même université a dernièrement nommé, une dame, chargée de mission qui doit remédier à cela. On lui a collé une mission impossible, croyez-moi… Côté art, exposition, salon, critique, diffusion… c’est pareil, ni plus ni moins : même frein, même préjugé. Cela bougera, je crois, avec des nominations de femmes conservatrices de musées, galeristes, responsables à la culture mais sur des postes importants. et qu’elles soient décomplexées face à ce problème. Et il faudra beaucoup de temps. La France sur ce point a un retard majeur, par rapport à l’Espagne, l’Angleterre, l’Allemagne, l’Amérique du nord et du sud et même la Chine !!!
    Percer dans ce métier pour une femme, demande cent fois plus d’énergie et de talent et même si elle en a la force et le courage, les dossiers refusés, les RV pour rien, les échecs à tour de bras, les portes qui se ferment, finissent par la décourager. Car on ne tient qu’un certain temps une énergie à se battre pour rien, contre des moulins à vents qui tournent toujours dans le même sens, celui d’un même vent. On se casse la tête contre les murs. Ce préjugé à l’égard des artistes femmes, s’est renforcé à partir des années 80/90. Ce qui permet du coup à ce duo de compère et commère de discuter froidement de cette incompétence des femmes par rapport à l’art, de cette incomplétude qui est bien sûr organique, génitale, chimique même (allons-y !) et surtout n’oublions pas utérine et tutti quanti !!!
    J’ai écrit un article dans une revue E-Critique, revue qui a le courage d’aborder l’art sous l’angle politique, économique et social. Par les temps qui courent, c’est rarissime. L’article s’intitule « Où sont les femmes? » j’analyse un phénomène désespérant : Je fonde un département d’arts plastiques en 1984. Les étudiants sont des étudiantes à 98%. Aux BA dans ces fiefs misogynes, il y a aussi 70 % de filles… et 27 ans plus tard je fais le bilan. Effrayant !! Deux générations de femmes artistes avec plein de talent, bousillées par les critiques, les décideurs, les profs, les responsables, les cultureux… un bilan pire pour ces générations que celle de Louise Bourgeois ou de Johan Mitchell. Je me suis appuyée sur des travaux de recherche en sociologie et sur des articles et des conférences en ligne et puis j’ai aussi menée mon enquête. Un désastre, car les filles dans les années 70, avaient enfin l’autorisation parentale pour pouvoir faire des études artistiques. Elles se sont précipitées, quelle que soit leur origine sociale, dans ce parcours artistique en université ou école d’art, pour aller à un casse pipe organisé par ces messieurs qui ont considéré (pour certains d’entre eux) ce public scolaire féminin comme une bonne aubaine, celle de pouvoir pratiquer une drague plus ou moins graveleuse ou appuyée, face à ce qu’ils considéraient comme un petit cheptel toujours renouvelé… Tranquille les mecques !!! pas souci !! Le machisme en école d’art et département d’arts plastiques a atteint des sommets dans ces années là, sous prétexte d’un discours au 2ème degré. Je revois encore le doyen d’une université d’Amérique du Nord, venant d’écouter un cours des mes collègues, me disant que ceux-ci seraient immédiatement virés dans son université pour propos insultants envers les femmes et que les étudiantes auraient immédiatement porté plainte après un cours pareil.
    Zut !!! avant de m’engager dans cette galère de l’art, il m’aurait fallu être née au Québec et je ne le savais pas…. pas plus que mes étudiantes ou mes copines d’école d’art lorsque j’ai fini mes études artistiques à Paris en 68. Pour autant, je dessine !!! Je n’ai jamais réussi à apprendre le tricot… et le crochet, c’est pareil : la cata immédiate… Bizarre quand même !!!

    Aimé par 1 personne

    • Merci pour vos précieuses analyses ! 🙂
      Je voulais aussi être artiste peintre, j’ai donc suivi des études d’arts plastiques, beaux arts, mais comme j’ai compris assez tôt que je ne vivrais jamais de mon art (le côté artiste maudit me plaisait bien^^) j’ai enclenché sur des études d’architecture en me formant même chez les compagnons du devoir en taille de pierres. Seulement, l’art, l’artisanat restent profondément patriarcaux et la liberté que m’apportaient ces créations, a eu raison de moi au bout de quelques années, où je mes sus pris régulièrement des réflexions du style, vous allez distraire les hommes (collègues). Du coup, la société de profit étant que rien n’est gratuit ni échangeable, je me résoudre à rejoindre les rangs dans une profession de « filles », pour ne pas avoir le ventre vide.

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  2. merci pour cet article (ainsi repêché) et pour ces témoignages. Ne pourrait-on décortiquer les ressorts de la citation stupide mise en évidence : « «Oui, l’homme a besoin de conquérir des territoires, etc. » ? Il faut lire « Comme des bêtes » (2016) sur l’appareil génital des animaux pour mieux dénoter la stupidité. Le mâle est un parasite qui manque d’une matrice, il veut loger son sperme et empêcher tout concurrent d’arriver à ce but (d’où le désir masculin de virginité féminine et de fidélité qui transpire dans la citation), alors que la femelle dispose de nombreux moyens pour sélectionner le bon sperme et évacuer l’ordinaire. Cette compétition où la femelle cherche à avoir le dernier mot explique l’évolution de l’appareil génital. Le mâle animal a besoin de parader, l’artiste masculin est sans doute un relent de cette parade — même quand il est de qualité. (On peut se demander pourquoi l’humanité a mis le ‘devoir de parade’ sur la femme, sinon par marque de domination ‘contre-nature’ du parasite). Rien ne dit que la femme ne veut qu’un territoire, elle chercherait la qualité plus que la quantité et serait moins dans la compétition. Elles artistes seraient exigeantes dans le risque, tandis qu’eux chercheraient ‘n’importe quoi’. Ce sont les hommes qui voient les relations comme une compétition entre mâles et veulent y gommer au minimum, combattre au mieux, la présence des femmes. Ils imposent les règles du jeu, et certaines femmes y trouvent leur place de subalterne. Il faut sans doute affirmer la force de l’art féminin, hors des règles du jeu imposées, et ce n’est pas simple pour elles. Mais les hommes seraient difficilement des ‘alliés’ ! (Je songeais à Anne Sylvestre ou à Nicky de Saint-Phalle comme artistes ayant pris quelques risques…)

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