La culture du viol est aussi une culture de la surveillance

Culture du viol – Partout, les femmes sont observées, poursuivies, chassées.., par des hommes «qui surveillent les signes leur indiquant qu’ils peuvent violer». 

90% des victimes d’agressions sont des femmes. Victimes dans presque toutes les cas, d’agressions d’ordre physique. Les agresseurs ciblent les femmes considérées à un moment donné, comme plus vulnérables. 

Pampelune – «On accepte que les femmes fassent la fête, mais c’est à leurs risques et périls»

La journaliste Scaachi Koul raconte à partir de son expérience – elle a été droguée à deux reprises dans des bars –  comment cette «culture de la surveillance» entretient celle du viol.

Kate Ferro / BuzzFeed News

Kate Ferro / BuzzFeed News

Le week-end dernier, je suis sortie avec des amis prendre un verre, qui finalement s’est transformé en 10 à 15 verres chacun. Vers 2h30 du matin, j’étais bourrée et l’ivresse se lisait sur mon visage. Je rigolais à mes propres blagues, mes paupières étaient lourdes et la coiffure que je m’étais faite en début de soirée n’était plus de la première fraîcheur.

On discutait debout près du bar quand j’ai vu deux hommes, assis pas très loin de nous. Ils me jetaient régulièrement des coups d’œil, rigolaient, et parlaient plus fort qu’ils n’en avaient conscience. Ils parlaient de moi, ils disaient que j’avais l’air vraiment bourrée, que j’étais complètement à la ramasse. Ils se sont demandé de combien de verres j’avais encore besoin pour qu’ils puissent m’approcher, pour que l’un d’eux me ramène chez lui et couche avec moi. Ils ont estimé le nombre de verres qu’ils me fallait encore pour tomber dans les pommes.

Si j’étais consciente, je n’étais pas assez lucide pour verbaliser quoi que ce soit. Après les avoir entendus, j’ai tiré la manche de mes amis et j’ai essayé de leur expliquer ce qui se passait. Évidemment, comme j’avais beaucoup trop bu, ce que je disais n’avait aucun sens. Ils m’ont regardée, les sourcils froncés. Ils ne comprenaient visiblement rien. Je les ai donc simplement suppliés de ne pas me laisser seule, de ne pas sortir fumer sans moi, de ne pas aller aux toilettes. Nous avons passé le reste de la soirée ensemble et l’un d’entre eux m’a raccompagnée jusqu’au pas de ma porte.

Une semaine auparavant, j’étais sortie dîner avec une autre amie. Nous venions de commander une deuxième bouteille de vin. C’est alors que mon amie remarqua que les deux hommes à la table de derrière parlaient de nous, et qu’ils commentaient, goguenards: «c’est gagné». On a grimacé et siroté notre bouteille de vin, on en a même pris une troisième.

Souvent, les gens semblent parler du viol comme d’un accident malheureux, deux corps saouls qui entrent en collision. On dit que c’est surtout une histoire de malentendu, pas que quelqu’un a ignoré sciemment le consentement de quelqu’un d’autre, ni qu’il a traqué un corps et un esprit incapables de dire non. La culture du viol ne prospère pas par erreur. C’est une opération méthodique tellement enracinée dans notre conscience collective qu’on ne se rend même pas compte de son existence. Et même quand on la voit, rares sont ceux qui la dénoncent.

« Souvent, les gens semblent parler du viol comme d’un accident malheureux, deux corps saouls qui entrent en collision. »

Les types au bar ne cherchaient pas un moyen de m’aborder. Ils ne discutaient pas de comment entamer la conversation, ni du meilleur trait d’esprit pour m’impressionner et me convaincre de passer la nuit avec l’un d’entre eux. Ils ne se demandaient même pas s’ils voulaient me payer un verre. Ils s’en foutaient royalement de mes besoins – en l’occurrence, une carafe d’eau. Ils étaient tout simplement en train de comploter.

Les hommes regardent les femmes d’une façon que nous avons depuis longtemps banalisée. C’est normal que des hommes vous regardent quand vous entrez dans un bar, quand vous commandez à boire, c’est normal qu’ils regardent ce que vous buvez, ce que vous faites, histoire de pouvoir s’approcher de vous. C’est normal qu’ils veuillent vous offrir un verre et qu’ils insistent si vous refusez – allez, vraiment t’es sûre, tu veux pas boire un coup avec moi ? (Si un type vous propose de vous payez à boire, demandez lui de vous payer un truc à manger à la place et observez sa réaction). Les hommes regardent les femmes à la salle de sport, au bureau, dans le métro. Dans n’importe quel espace occupé par des hommes et des femmes, il les observent. Et on y est tellement habituées qu’on ne le remarque même plus.


Avez-vous entendu parler de la «culture de la fête»? C’est le dernier bouc-émissaire que les violeurs ont trouvé pour se dédouaner de leurs actions, comme si cette «culture de la fête» les forçait à agresser des femmes ivres ou inconscientes. Brock Turner, l’ancien champion de natation de Stanford reconnu coupable d’agression sexuelle, pense que la culture de la fête et l’alcool sont responsables de ce qu’il a fait. Ça vous dépouille du moindre soupçon d’éthique ou de morale qui pouvait vous rester. Ce n’est pas de sa faute, c’est juste qu’ils étaient tous les deux complètement torchés.

Avec l’affaire Brock Turner, c’est loin d’être la première fois que l’alcool est considéré comme un facteur plus important dans l’agression que le calcul intentionnel et méthodique du violeur. En 2012, âgée de 17 ans, Rehtaeh Parsons se suicidait après avoir subi un viol collectif alors qu’elle était saoule et que les photos de son agression avaient circulé massivement sur internet. La même année, une adolescente saoule était violée et photographiée par ses camarades de classe du lycée de Steubenville, dans l’état de l’Ohio. En 2013, des joueurs de l’équipe de football américain de l’université Vanderbilt dans le Tennessee étaient accusés du viol d’une femme de 21 ans, inconsciente, dans un dortoir.

Quelle coïncidence que les violeurs tombent si souvent sur des femmes ivres.

Quelle coïncidence que les violeurs tombent si souvent sur des femmes ivres. On sait pourtant que ce n’est pas parce que vous êtes saoule que vous méritez de vous faire violer. On sait aussi que tout un tas d’hommes peuvent boire sans violer quiconque. Quand on réfléchit au viol, on a tendance à penser à un plan bien calculé. Des types qui roulent dans des camionnettes banalisées, avec du gros scotch et des ciseaux aiguisés sur le siège arrière. Des types qui suivent des femmes, notent leurs déplacements et les attrapent quand elles sont le plus vulnérable. Quand on pense au viol, on imagine des hommes qui calculent méticuleusement comment faire du mal à des femmes. On pense à la violence sexuelle dans ce qu’elle a de plus atroce, à comment des hommes ont recours à la force pour immobiliser des femmes. Mais, pour une raison quelconque, on ne pense pas au type qui vous surveille de l’autre côté du bar, en public, pendant peut-être une heure ou deux, pour voir si vous vous saoulez toute seule ou s’il doit intervenir pour vous payer un verre. Ce genre de viols –les viols où les femmes sont trop saoules pour consentir, sont inconscientes et où personne ne s’embarrasse de toute façon jamais de leur de demander leur avis–, on les considère comme des accidents. Tout le monde était au mauvais endroit au mauvais moment. Des erreurs de jeunesse. La culture de la fête. C’est la faute du vin. Et on oublie le calcul : que cet homme qui vous a violée est venue vous voir justement parce que vous ne teniez plus debout, parce qu’il pensait que ça serait du tout cuit.

La tendance des «pickup artists» participe particulièrement à cette surveillance des femmes, observant leurs mouvements, repérant les petits moments où elles baissent la garde, laissant une mince opportunité pour qu’un homme puise en profiter. Roosh V, sans doute un des pickup artists les plus célèbres pour avoir appelé à la légalisation du viol, donne des conseils sur son site. Quelles filles faut-il lever dans un bar ?

«Je regarde les filles qui boivent (…) c’est possible d’avoir un plan-cul avec une fille sobre, mais quelques verres facilitent la chose».

Reste que le phénomène s’observe dans des endroits bien plus prosaïques. Il est normalisé par l’industrie du divertissement, par exemple. Dans la version américaine de The Office, Michael Scott passe une bonne partie des premiers épisodes à harceler sexuellement sa patronne, Jan, à ignorer ses refus et à la suivre partout. Après une nuit de beuverie, ils finissent par coucher ensemble, mais elle recommence à refuser ses avances le lendemain. Il continue à la harceler, à surveiller ses actions, à voir si quelque chose ne voudrait pas dire qu’elle a pensé oui quand elle a dit non. Dans How I Met Your Mother, si les méthodes de drague de Barney Stinson étaient transposées dans la vraie vie, il serait arrêté par la police. Dans Mad Men, plusieurs épisodes parlent de la manière de saouler une femme pour la mettre dans son lit.

La surveillance alimente la culture du viol bien plus que l’alcool ne le pourra jamais. 

La surveillance alimente la culture du viol bien plus que l’alcool ne le pourra jamais. Il en va des avantages acquis dont bénéficient les hommes, comme croire qu’on leur doit quelque chose s’ils vous accordent assez d’attention, de détecter dans votre comportement si vous avez l’air suffisamment ouverte et décontractée pour que ce type vous ne connaissez ni d’Eve ni d’Adam vienne discuter avec vous. Mais non, voyons, ce n’est pas un violeur. C’est juste un gars qui va vous offrir un verre, un shot, une bière, une autre bière – un gars qui veut simplement passer un bon moment. Qui veut que vous perdiez la capacité verbale à consentir. Un type lui aussi bourré, bien sûr, sauf que vous ne le regardez pas comme il vous regarde.


La première fois qu’on a glissé de la drogue dans mon verre, j’avais à peine dix-huit ans. Je sortais d’un bar pour rentrer chez moi, quand un type m’a poussée dans un autre en me promettant un verre d’eau et un siège confortable. «Je vais te trouver de l’eau et tu vas rentrer chez toi sans problème», m’avait-il dit. J’ai dit «d’accord», parce que j’étais incapable d’articuler autre chose, comme par exemple «Non, trouve-moi un taxi». Il était mignon, avec un petit accent français, il était gentil. (Enfin, je dis ça, je ne me souviens que d’une vague forme brune me tenant la main pour me conduire à une table).

Il a posé un verre devant moi, que j’ai bu d’un trait, avant que ma tête se mette à tourner et que mes membres se transforment en coton. Il est resté près de moi quasiment toute la nuit, à me regarder porter le verre à ma bouche, à attendre que mes paroles deviennent de plus en plus incohérentes. Il m’a tourné le dos à peine une seconde et j’ai filé aux toilettes. J’ai croisé mon reflet dans la glace. J’avais les cheveux collés, le front en sueur, les lèvres sèches et craquelées. Je me suis emmêlée dans mes propres jambes et je suis tombée par terre.

De l’autre côté de la porte, une femme m’a entendu tomber. Elle m’a aidée à me relever, m’a demandé comment je m’appelais, où j’habitais. Je ne me souviens pas lui avoir répondu quoi que ce soit. Elle m’a portée à l’extérieur du bar, m’a posée sur un banc, puis m’a appelé un taxi. Le type qui avait passé la soirée avec moi et qui me cherchait dans tout le bar a surgi juste avant que la porte de la voiture ne se referme. «Non, non, attendez, elle est avec moi, je la raccompagne chez elle».

La femme s’est interposée entre lui et moi. «D’accord, comment elle s’appelle ?»

Même pour les gens sobres, pour des gens qui me connaissent depuis des années, mon prénom est difficile à articuler. Alors je ne vous dis pas pour ceux qui ne me connaissent pas et qui ne m’ont jamais demandé mon prénom. Le gars a déguerpi immédiatement. La femme a donné de l’argent à mon chauffeur de taxi, a bouclé ma ceinture. «Vous la raccompagnez directement chez elle et vous vous assurez qu’elle est bien rentrée. Et si vous ne le faites pas, je le saurai, parce que je suis avocate». Le lendemain, je me suis réveillée sur le sol de ma cuisine, mon pantalon avait été remplacé par le bas de mon pyjama, celui avec des pingouins.

Mon degré d’ivresse était contrôlé, parce que plus je plongeais, moins j’allais pouvoir résister.

La deuxième fois, c’est un barman qui m’a droguée, en même temps qu’un ami. Notre meilleure théorie, c’est qu’il voulait s’en prendre à moi et s’était dit qu’il était plus facile de neutraliser aussi le gars qui m’accompagnait. On a été malade pendant des jours. J’en ai rigolé «je suis déjà passée par là», et mon pote a tellement été secoué qu’il n’a pas voulu me revoir pendant des mois.

À chaque fois, j’ai compris qu’on m’avait surveillée. La première fois, quand j’ai trébuché dans la rue, quand on m’a emmenée dans un bar où je n’avais pas envie d’aller. On m’a surveillée quand je buvais, quand je cherchais de plus en plus mes mots. Mon degré d’ivresse était contrôlé, parce que plus je plongeais, moins j’allais pouvoir résister. Si je dis non c’était un sens interdit total, mais si je n’arrive plus vraiment à parler, si les mots se mélangent dans ma bouche, si je suis plus encline à dormir qu’à batailler, là ça ne pose pas de problème de me ramener chez lui.

La deuxième fois, j’ai été surveillée par un barman qui passait bien trop de temps à tourner autour de nos verres, à les remplir dans un coin, derrière le bar, que je ne pouvais pas voir.

Ce qui fait qu’aujourd’hui, quand je sors boire, je suis plus prudente, plus attentive. Je n’aime pas commander des bières à la pression, je n’aime pas les bouteilles qu’on vide dans une pinte à l’abri des regards. Je ne laisse pas mon verre à côté d’inconnus, je ne laisse pas des gens m’offrir à boire sans regarder ce qu’ils me servent. J’évite les cocktails, pas tant parce que je n’aime pas ça que parce que je peux pas vraiment savoir ce qu’on a mis dans mon verre. Le carrefour de la culture du viol et de celle de la surveillance ne veut pas seulement dire qu’il en va de ma responsabilité d’être une buveuse précautionneuse, cela devient ma seule et unique responsabilité. Le moindre écart et non seulement je me mets en danger, mais j’entends déjà les voix qui disent «mais où tu avais la tête ?».

L’erreur qu’on fait, c’est de penser que le viol n’est pas prémédité. Qu’il arrive par accident, quelque part, que vous êtes trop bourré et que vous tombez sur une fille elle aussi trop bourrée, à moitié endormie sur un banc, vous vous rapprochez d’elle, et voilà, ça dégénère et avant même de reprendre vos esprits, vous voilà accusé d’un truc que vous n’avez jamais fait. Sauf que les mecs qui violent sont ceux qui surveillent les signes leur indiquant qu’ils peuvent violer. La culture du viol ne sort pas de nulle part –elle prospère grâce à l’attention méticuleuse qu’on accorde aux femmes dans le but de les priver de leur sécurité. Il n’y a pas qu’un seul type de violeur, il y en a toute une gamme et peut-être que ce sont ces violeurs patients et attentifs qui sont les plus dangereux: nous sommes tellement habituées à être observées qu’on ne remarque pas quand quelqu’un nous observe pour la pire des raisons possibles. Mais le gars avait cette idée en tête bien avant votre entrée dans le bar, bien avant votre premier verre.

Source : buzzfeed.com

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