La tribune de Jennifer Aniston : «Non, je ne suis pas enceinte ! »

#maternité et exigences de la société.

Jennifer Aniston, 47 ans, n’a pas d’enfant et n’est pas enceinte. Comme tant d’autres femmes, elle subit le diktat de la maternité. Pourquoi ? Comment ? Qu’est-ce que ça peut vous faire ? 

Car Jennifer Aniston est aussi clairement victime de sexisme. On se demande quand une femme va avoir un enfant, mais un homme qui n’en a pas, ça passe beaucoup plus facilement.

Il y a quelques mois, elle s’était déjà exprimée sur la pression qu’elle subissait de ne pas avoir d’enfant : 

« Il y a toutes sortes de raisons qui font que les enfants sont absents de la vie des gens, et personne n’a le droit d’en déduire quoi que ce soit. C’est dur, insultant et ignorant. »

Aujourd’hui, la presse lui trouve un ventre rond et en déduit qu’elle est enceinte, ce qu’elle dément. Dans cette tribune, elle dénonce la vision déshumanisante des femmes colportée par les médias, ainsi que le sexisme permanent selon lequel, une femme doit enfanter pour avoir réussi sa vie. 

Jennifer Aniston n’a pas d’enfant, et ça la regarde. 

L'actrice Jennifer Aniston écrit une tribune contre la presse people américaine et la vision machiste des femmes dans la société.  AFP

L’actrice Jennifer Aniston écrit une tribune contre la presse people américaine et la vision machiste des femmes dans la société. AFP

Harcelée par la presse people américaine en juin dernier, pour un soi-disant petit bidon, Jennifer Aniston, qui est moquée depuis des années sur son célibat et régulièrement victime de rumeurs de grossesse, a décidé de réagir dans une longue tribune au Huffington Post américain.

«D’abord je rappelle que je n’avais jusqu’à ici jamais pris la peine de répondre aux ragots. Je ne veux pas consacrer de temps à cette industrie du mensonge, mais je souhaite élargir le débat qui a été lancé et doit se poursuivre. Comme je ne suis pas sur les réseaux sociaux, j’ai décidé de partager ici de ma réflexion.

Pour information, je ne suis pas enceinte. Ce que je suis, c’est fatiguée de tout ça. Fatiguée de cette surveillance qui confine au sport national et de cette mise au pilori des corps, qui se déroulent quotidiennement sous couvert de « journalisme »et d’ « infos people ».

Chaque jour, mon mari et moi sommes harcelés par des dizaines de photographes agressifs plantés devant chez nous, qui feront n’importe quoi pour obtenir une quelconque photo, même si ça signifie nous mettre en danger, nous ou les piétons qui ont la malchance de se trouver dans les parages. Mais laissons de côté l’aspect de la sécurité du public, je veux m’attaquer au problème plus large que représente pour nous tous ce rituel tabloïd insensé.

Si d’une certaine façon je symbolise quelque chose pour certaines personnes, alors je suis clairement un exemple de l’angle sous lequel nous, en tant que société, observons nos mères, filles, sœurs, épouses, amies et collègues féminines. L’objectification et la surveillance que nous imposons aux femmes est absurde et inquiétante. La manière qu’ont les médias de me représenter n’est qu’un reflet de la manière dont nous voyons et représentons les femmes en général, jugées par rapport à une norme déformée de la beauté. Parfois, il faut simplement observer les normes culturelles sous un autre angle pour que nous les voyions pour ce qu’elles sont réellement -une approbation collective… une convention inconsciente. Nous portons la responsabilité de nos conventions. Des petites filles partout les intègrent, passivement ou d’une autre manière. Et ça commence tôt. Le message selon lequel les filles ne sont pas jolies si elles ne sont pas extrêmement minces, qu’elles ne méritent pas notre attention si elles ne ressemblent pas à un top model ou à une actrice sur la couverture d’un magazine est une chose à laquelle nous adhérons tous volontairement. Ce conditionnement, les jeunes filles l’emportent avec elles à l’âge adulte.

Nous utilisons les « infos » célébrités pour perpétuer cette vision déshumanisante des femmes, qui s’attache uniquement à leur apparence physique, et que les tabloïds transforment en un concours de spéculations. Est-elle enceinte? Mange-t-elle trop? Se laisse-t-elle aller? Son mariage est-il en péril parce que l’appareil photo détecte une « imperfection » physique?

Statut d’objet

Je me disais auparavant que les tabloïds sont comme des BD, qu’il ne faut pas les prendre au sérieux, qu’il s’agit juste d’un feuilleton que les gens suivent lorsqu’ils ont besoin de se distraire. Mais je ne peux vraiment plus le penser, car la réalité est en fait que la traque et le statut d’objet que j’ai pu vivre en première ligne, qui se poursuit depuis des décennies, reflète la manière erronée dont nous évaluons une femme.

«Des femmes inachevées si elles ne sont pas épouses ou mères ?»

Ce dernier mois en particulier a mis en lumière à mes yeux combien nous évaluons une femme sur la base de son statut marital et maternel. Le seul volume de ressources que la presse alloue, en ce moment même, pour essayer de découvrir si je suis enceinte ou pas (pour la milliardième fois… mais qui compte, de toute façon?) illustre la perpétuation de cette idée que les femmes sont d’une certaine façon inachevées, ratées ou malheureuses si elles ne sont pas mariées et avec des enfants. Pendant ce dernier épisode sur ma vie personnelle se sont produits des feux de forêts, des fusillades de grande ampleur, des décisions importantes de la Cour suprême, une campagne électorale et un nombre incalculable de choses qui mériteraient que les « journalistes » leur allouent des ressources.

«Nous sommes accomplies avec ou sans compagnon, avec ou sans enfants»

Voilà mon point de vue sur ce sujet : nous sommes accomplies avec ou sans compagnon, avec ou sans enfant. C’est à nous de décider pour nous-mêmes ce qui est beau pour nos corps. Cette décision nous revient, à nous seules. Décidons, pour nous et pour toutes les jeunes femmes qui nous prennent en exemples dans le monde. Décidons en toute conscience, loin du bruit des tabloïds. Nous n’avons pas besoin d’être mariées ou mères pour être accomplies. C’est à nous de déterminer, pour nous-mêmes, notre propre « ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants ».

Nous sommes accomplies avec ou sans compagnon, avec ou sans enfant. C’est à nous de décider pour nous-mêmes ce qui est beau pour nos corps.

Je suis maintenant fatiguée de faire partie de cette histoire. Oui, je serai peut-être mère un jour, et puisque j’en suis à tout déballer, si jamais ça m’arrive, c’est moi qui vous mettrai au courant. Mais je ne suis pas en recherche de maternité parce que j’aurais l’impression d’avoir raté quelque chose, comme voudrait nous le faire croire cette culture des tabloïds. Je déteste qu’on me fasse sentir que je suis « moins que » parce que mon corps change et/ou parce que j’ai pris un burger au déjeuner et que j’ai été photographiée sous un angle bizarre et donc suis susceptible soit d’être « enceinte » soit d’être « grosse ». Sans parler du pénible embarras qu’on éprouve à être félicitée par des amis, des collègues ou des inconnus sur sa propre grossesse fictive (souvent plus d’une dizaine de fois par jour).

 «Ce qui peut changer, c’est notre conscience» 

Avec des années d’expérience, j’ai compris que les pratiques des ««tabloïds, pour dangereuses qu’elles soient, n’évolueront pas, au moins à court terme. Ce qui peut changer, c’est notre conscience et notre réaction aux messages malsains que portent ces articles en apparence innocents, servis comme la vérité et qui façonnent notre perception de ce que nous sommes. Nous devons décider à quel point nous adhérons à ce qui nous est servi, et peut-être un jour les tabloïds seront-ils forcés de voir le monde sous un angle différent, plus humain, parce que les consommateurs auront arrêté d’acheter leurs conneries.»

Source : leparisien.fr

 

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