En Inde, des victimes de viol prennent (enfin) la parole via Snapchat

En Inde, c’est sur Snapchat, le visage masqué par un des filtres de l’application, que deux femmes violées ont témoigné, contournant ainsi le code pénal indien qui interdit de dévoiler le visage des victimes de violences sexuelles

« Un viol se produit toutes les 22 secondes en Inde (chiffre officiel, correspondant uniquement au nombre de plaintes déposées). Certaines filles ont été victimes de trafic sexuel, d’autres ont été attaquées à l’acide », Poonam Thimmaiah, co-fondatrice de l’ONG Climat Against Sexual Abuse.

En Inde, des victimes de viol prennent (enfin) la parole via Snapchat : "I was five years old when it's happened"

En Inde, des victimes de viol prennent (enfin) la parole via Snapchat : « I was five years old when it’s happened »

Contournant un article du Code pénal indien qui interdit de dévoiler le visage de victimes de violences sexuelles, réduisant alors considérablement leurs prises de parole publiques, un journaliste a décidé de les faire témoigner via une vidéo Snapchat.

En Inde, la prise de parole des femmes victimes de violences sexuelles reste difficile. Cela tient, entre autres, à une spécificité du Code pénal indien : il interdit de révéler l’identité des victimes de viol, notamment en dévoilant leurs visages. Si l’objectif affiché de cette disposition est de protéger les victimes des représailles qu’elles pourraient recevoir au sein de leur communauté, elle contribue également à entretenir le silence assourdissant autour des violences sexuelles dans le pays.

Conscient de ces difficultés, Yussuf Omar, journaliste à l’Hindustan Times, s’est donc tourné vers Snapchat pour permettre à deux femmes victimes de viol de témoigner, face caméra. Tout en respectant la loi, puisque les visages des victimes sont masqués grâce aux filtres proposés par l’application.

«Les réactions ont été très positives»

«Je regardais une interview télévisée du présumé amant gay du tireur d’Orlando. Pour cacher son identité, il portait un masque de maquillage. Je me suis dit que c’était une évolution intéressante, qui rend les choses moins dramatiques et impersonnelles que les techniques de floutage qu’on utilise d’ordinaire», explique Yusuf Omar à Libération.

Si les filtres de Snapchat rendent les victimes méconnaissables, ils laissent tout de même transparaître leurs émotions. Autre avantage de la plateforme, l’instantanéité.

«C’est le réseau social idéal puisque le message est délivré en direct, brut et l’on ne peut pas l’éditer», rappelle le journaliste.

Après la diffusion des vidéos, Yusuf Omar a craint de susciter des réactions négatives ; et surtout, qu’un tel usage de Snpachat, application d’ordinaire plébiscitée pour ses vertus récréatives, soit vu comme incongru.

Pourtant, «les réactions ont été très positives. Je déteste dire cela, mais dans un pays où les violences sexuelles sont communes, cette technologie a permis à ces histoires d’avoir plus d’impact».

«J’ai interviewé deux jeunes filles qui n’ont même pas 18 ans. Elles ont toutes deux ont été enlevés, torturées et violées pendant plusieurs jours. Elles connaissaient Snapchat, mais n’avaient jamais essayé. Je leur ai d’abord montré des filtres assez amusants. D’abord sur moi-même, pour les mettre en confiance, puis sur elles. Elles ont toutes les deux choisi le masque de dragon pour couvrir leur visage. Sans doute parce que c’est celui qui permet d’être le plus caché», raconte le journaliste.

Si raconter leurs agressions a secoué les adolescentes, l’auteur des vidéos rappelle la nécessité de ce genre de témoignages.

«Tant qu’il est illégal d’identifier les victimes de violences sexuelles, même celles qui veulent raconter leur histoire, la prise de parole restera toujours difficile. Et sans cela, la guérison des victimes et les poursuites judiciaires sont impossibles».

Une nouvelle loi en 2013

Le 16 décembre 2012, une Indienne de 23 ans était victime d’un viol collectif dans un bus à New Delhi. Quinze jours plus tard, elle succombait à ses blessures. L’affaire provoqua une vague de manifestations sans précédent dans le pays. Le retentissement médiatique fut lui aussi inédit. La Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’Homme de l’époque, Navanethem Pillay, demanda alors l’organisation d’un «débat d’urgence» sur les violences sexuelles en Inde.

«Espérons que 2013 sera l’année où les choses changeront s’agissant des violences contre les femmes en Inde […] Le public exige une transformation des systèmes qui perpétuent les discriminations à l’encontre des femmes, et l’émergence d’une culture qui respecte la dignité de celles-ci dans la loi et dans les pratiques, avait-elle souligné, rappelant que ce drame n’était «que le dernier en date d’une longue série».

Quelques mois plus tard, le gouvernement indien fit voter une nouvelle loi pour durcir les sanctions pénales à l’encontre des auteurs de violences sexuelles. Les filatures, les attouchements, les attaques à l’acide et le voyeurisme sont désormais considérés comme des affaires à caractère sexuel. Selon Virginie Chasles, maîtresse de conférences en géographie à l’université de Jean-Moulin-Lyon-III, qui a longuement travaillé sur l’Inde, la volonté de changement est bel et bien là, «mais le temps que ces lois soient intégrées par tous les échelons des autorités, ainsi que par la société, va très être long».

Décembre 2012, «un moment rare pour l’Inde»

Cependant, pour la chercheuse, il y a eu un avant et un après décembre 2012.

«C’était un moment rare pour l’Inde de voir des manifestations qui réunissait à la fois des femmes, des hommes, des castes et des religions différentes. Cela a donné une véritable visibilité a des actes qui ne sont presque jamais évoqués en dehors de la sphère privée».

Car au-delà du traumatisme de l’agression, les victimes sont souvent réduites au silence. 

«En cas d’agression, les femmes sont fréquemment perçues comme coupables. En ne les laissant pas parler, tout est fait pour les préserver l’honneur de la famille, du village, de la communauté ou de la caste. En Inde, l’ampleur du problème est collective. Si une femme est violée, c’est tout le groupe qui est souillé. Il n’y a pas de liberté d’action individuelle».

S’aventurer à parler, c’est prendre le risque d’être accusée d’avoir provoqué l’humiliation et le déshonneur de sa communauté. Ensuite, pour celles qui s’y hasardent malgré tout, il existe peu de garanties de voir justice se faire.

«Les plaintes sont rarement prises en compte, et les pots-de-vin sont encore nombreux»rappelle la chercheuse.

Nolwenn Mousset pour liberation.fr

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