Shaming : « Le corps et la sexualité des femmes sont touchés prioritairement »

Marie-Anne Paveau, spécialisée dans l’analyse des discours numériques, explique que le #sexisme est « intimement lié » au #shaming

#SlutShaming – « Tout le discours militant sur ce point concerne la sphère des femmes. Éternelles dominées, elles sont de fait les éternelles cibles de jugements de valeur et de reproches sur leur comportement quand il ne convient pas aux attentes des hommes, en particulier l’exclusivité sexuelle et la soumission. »

Slutwalk à Chicago, le 7 septembre 2013 - SCOTT OLSON/GETTY IMAGES NORTH AMERICA/AFP

Slutwalk à Chicago, le 7 septembre 2013 – SCOTT OLSON/GETTY IMAGES NORTH AMERICA/AFP

En avril dernier, un rapport du Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes provoquait un petit séisme dans les consciences sur le sexisme au quotidien :

« 100% des utilisatrices des transports en commun ont été victimes au moins une fois dans leur vie de harcèlement sexiste ou agressions sexuelles, conscientes ou non que cela relève de ce phénomène. »

En ligne, pas besoin de rapport, c’est flagrant. Les échanges démultipliés permis par les réseaux, couplés au mimétisme et à l’anonymat offerts par Internet, semblent fournir un terrain privilégié pour les violences sexistes et le « shaming ».

Nous avons interrogé Marie-Anne Paveau, professeure en sciences du langage à l’université de Paris XIII, spécialisée dans l’analyse des discours numériques, en particulier ceux liés aux femmes, au sexe et au corps.

Marie-Anne Paveau - DR

Marie-Anne Paveau – DR

Rue89 : Comment définiriez-vous le phénomène de shaming ?

Marie-Anne Paveau : Le shaming c’est d’abord un discours disqualifiant sur l’autre ou à l’autre, qui porte le plus souvent sur des phénomènes liés au corps ou à la sexualité  : on parle par exemple de «  slut shaming  », de «  body shaming  » ou de «  fat shaming  ».

C’est le terme anglais qui est passé en français sous forme d’emprunt, et il s’est acclimaté sous cette forme (ce serait étrange d’en proposer une traduction en français maintenant, qui ne prendrait sans doute pas de toute façon).

Il s’agit de culpabiliser (littéralement «  faire honte  ») une femme pour son comportement jugé trop sexuel, à un gros, le plus souvent une grosse d’ailleurs, pour son poids, ou à un individu quelconque pour des traits corporels considérés comme laids, ridicules, dégoûtants etc.

L’obésité, mais aussi la maigreur extrême, les cicatrices de césarienne, la peau ridée du grand âge, ou tout autre trait considéré comme n’entrant pas dans les normes.

Le terme de shaming et ses composés sont des termes militants, créés pour dénoncer ces comportements, chez les féministes surtout (le slut shaming), qui plaident pour la liberté de chacun et chacune d’avoir et de montrer le corps qu’il ou elle a. Fondamentalement, le shaming est un discours normatif  : tout ce qui n’entre pas dans les canons esthétiques actuels, bien représentés dans la publicité et les médias, canons considérés comme les seuls dignes d’exister, est susceptible d’être stigmatisé.

Quelles particularités revêt le shaming en ligne par rapport au harcèlement vécu hors ligne ?

Sur le fond, le discours est le même  : il s’agit toujours de violence verbale, celle de la disqualification du comportement ou de l’apparence physique de quelqu’un. C’est sur la forme que les choses diffèrent  : alors que hors ligne, les effets peuvent être réduits par l’identification possible de l’auteur des paroles disqualifiantes, le nombre d’auditeurs, forcément réduit et, éventuellement, la possibilité d’une réponse ou d’une sanction à son égard, en ligne, les choses se passent autrement.

La viralité de la communication numérique augmente exponentiellement le nombre des auditeurs/témoins, le dispositif de pseudonymat rend quasi impossible l’identification de l’auteur des paroles violentes, qui, n’ayant lui-même pas de contact direct avec sa victime, subit ce qu’on appelle « l’effet cockpit ». Comme un pilote d’avion lâchant une bombe, il ne mesure pas l’impact de son acte et cela le prive de l’empathie pour l’autre qui fait normalement partie de la sociabilité humaine.

Le développement des communications sur Internet a sans doute augmenté les effets et les échos du shaming, et c’est sans doute pour cette raison que le phénomène a été désigné par un nom, ce qui n’était pas le cas avant les années 2010 (l’expression et ses composés se développent approximativement autour de cette date).

Le terme est encore assez récent dans le paysage médiatique français : le phénomène est-il pour autant moins répandu qu’il peut l’être, par exemple, aux États-Unis ?

C’est très difficile à dire, je ne pense pas qu’il soit plus ou moins fréquent dans un pays ou dans un autre, c’est plutôt son repérage et sa désignation qui varient d’un pays à l’autre  : aux États-Unis, les groupes militants, en particulier féministes, ont forgé le terme et donc ouvert un discours sur ce phénomène. Du coup, on a l’impression qu’il y est plus fréquent qu’ailleurs, mais c’est une question de mise en relief.

Quand on parle de shaming, on a tendance à penser slut-shaming : les femmes sont-elles les plus touchées (on parle aussi de « male-slut »…) ? Au-delà du slut-shaming, le sexisme, qui s’exprime en ligne assez librement (comme on l’a vu avec les affaires Léa Seydoux et Mélanie Laurent) est-il le motif privilégié de ces violences ?

Je pense que le shaming est intimement lié au sexisme, et que le corps et la sexualité des femmes sont touchés prioritairement, ainsi que leur pouvoir quand elles le prennent (comme pour les actrices).

Le mot slut shaming, forgé en 2011 lors de la première « slutwalk » (marche des salopes) à Toronto, est une sorte de prototype des autres mots forgés sur ce schéma, et donc, tout le discours militant sur ce point concerne la sphère des femmes. Éternelles dominées, elles sont de fait les éternelles cibles de jugements de valeur et de reproches sur leur comportement quand il ne convient pas aux attentes des hommes, en particulier l’exclusivité sexuelle et la soumission.

Slutwalk à Chicago, le 7 septembre 2013 - SCOTT OLSON/GETTY IMAGES NORTH AMERICA/AFP

Slutwalk à Chicago, le 7 septembre 2013 – SCOTT OLSON/GETTY IMAGES NORTH AMERICA/AFP

Le militantisme féministe, en particulier celui de la quatrième génération (les 20-30 ans), mettant l’accent sur la notion d’empowerment (comme Judith Butler), les revendications de liberté des femmes portent également sur leurs formes physiques et leur comportement social. Cela explique la déclinaison du paradigme en X + shaming.

Quelles sont les conséquences du shaming pour celles et ceux qui en sont les cibles ?

Il est très difficile de répondre à cette question car les réactions sont différentes selon les personnalités  : réponses habilitantes pour certaines, trauma et silence pour d’autres, il faudrait disposer d’enquêtes précises. Je ne pense pas qu’il faille répondre par une généralisation.

Et pour celles et ceux qui y participent ? Y a-t-il une pénalisation à terme de ces comportements ?

Pour l’instant ce type de discours n’est pénalisé que s’il est public, et le statut très ambigu des réseaux sociaux ne permet pas forcément les poursuites  : les comptes des réseaux sociaux sont privés, même si les publications sont en mode public.

On parle beaucoup de culture du viol, y a-t-il, plus largement, une culture du shaming ? Si on devait tracer une petite typologie des gens qui font du shaming…

C’est très difficile de savoir, encore une fois il faudrait des enquêtes. Sur les forums de sites de gamers, on sait que les haters qui pratiquent le slut-shaming sont majoritairement masculins, car on connaît bien la sociologie des joueurs et du milieu, très masculin.

Ailleurs, c’est difficile à dire, et il ne faudrait pas sous-estimer la violence des femmes contre les femmes.

Le dispositif de pseudonymat d’Internet, qui revient parfois à une forme d’anonymat, empêche de faire des hypothèses sur le genre des haters et des trolls. On ne peut que souligner que, la violence verbale étant largement masculine envers les femmes dans les espaces hors ligne, il y a des chances pour que cette situation se produise en ligne.

Un certain nombre d’initiatives a fleuri ces derniers temps sur Internet pour dénoncer le harcèlement ou des agressions vécues, (Project Unbreakable, Lesbeton, Le Silence tue…) : quelle place et quel rôle tient le témoignage ? Est-ce la seule réponse apportée au shaming ?

Les réponses au shaming en ligne sont possibles et sont, peut-être, insuffisamment utilisées par ses victimes. Elles passent souvent par un renversement du stigmate, c’est-à-dire une manière humoristique d’utiliser les propos disqualifiants contre leurs auteurs, avec parfois un vrai bénéfice pour les victimes.

Je donnerai un exemple  : le livre « Dans ton Com’ », publié par « Klaire fait Grr » en 2016, et écrit à partir des insultes sexistes et incitations à la haine d’internautes réagissant à sa défense du Planning familial sur une vidéo en réaction aux menaces de Marion Maréchal-Le Pen en 2015.

Klaire lance un crowdfunding pour publier ces insultes, dans un ouvrage dont le bénéfice va intégralement au Planning familial. De manière plus collective, les campagnes de dénonciation du shaming en ligne via des hashtags militants se développent également sur les deux grands réseaux Facebook et Twitter.

Y a-t-il sur le Net des espaces en ligne de soutien ou de parole qui s’organisent (YouTube, Twitter, blogs…) ?

Les associations ont quasiment toutes des comptes Twitter ou des pages Facebook donc, de fait, ces espaces existent. Mais pour le reste, que serait un espace de discussion qui serait assez clos pour empêcher tout commentaire haineux  ? Ce ne serait plus vraiment un espace de discussion, et la culture de l’Internet est plutôt celle de l’ouverture, du partage et de la discussion publique et ouverte.

Observe-t-on des phénomènes de réappropriation du shaming, comme on peut le voir notamment dans les luttes LGBT+, féministes et de personnes racisées, par le réemploi et détournement d’une terminologie initialement discriminante ?

C’est le cas de slut/salope, en particulier dans les slutwalks, et de nombreux termes ponctuellement réappropriés au fil des discussions.

Par Léa Polverini, rue89.nouvelobs.com

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