Au Sénégal, des grands-mères contre les lames du diable

#Excision  #Contrôle  #SexualitéFéminine  #ViolencesFaitesAuxFemmes

Bonne nouvelle !  

Des femmes, gardiennes d’une « tradition » millénaire, imposent dans les familles, la pratique de l’ablation du clitoris, au nom des normes sociales. D’autres, sensibilisées aux conséquences dramatiques des excisions, luttent désormais contre cette mutilation, comme en Casamance. 93 % des « grands-mères » de cette région se sont déclarées opposées à l’excision en 2011, contre 41 % en 2008 !

Espoir !

Ne pas oublier, que la Journée Internationale de lutte contre l’excision et les mutilations génitales féminines a lieu le 6 février de chaque année. Mais il faut également en parler TOUTE l’année et insister en particulier lors des vacances d’été.

Fiche réflexe : Prévenir les risques d’excision avant les vacances scolaires (Gams) 

200 millions de femmes sont victimes d’excisions dans le monde. Ce sont 6 000 femmes excisées par jour. Plus de 1,2 million qui l’ont été depuis le 1er janvier 2016. A ce rythme, 86 millions de jeunes filles risquent de subir des mutilations sexuelles d’ici à 2030..

Il aura fallu attendre 2012 pour qu’enfin, les mutilations génitales féminines (MGF) soient considérées comme une violation des droits humains par les Nations unies, appelant à y mettre fin.

Kankou Baldé, une des grands-mères qui luttent contre les mutilations génitales féminines dans le sud du Sénégal, en compagnie de Kangué, une adolescente de 13 ans excisée dans son enfance. Village de Kael Bessel, le 18 mai 2016. Crédit: Diehdiou, Vision du Monde Sénégal.

Kankou Baldé, une des grands-mères qui luttent contre les mutilations génitales féminines dans le sud du Sénégal, en compagnie de Kangué, une adolescente de 13 ans excisée dans son enfance. Village de Kael Bessel, le 18 mai 2016. Crédit: Diehdiou, Vision du Monde Sénégal.

Casamance (Sénégal), envoyé spécial. Gardiennes des traditions millénaires, les « aînées » imposaient, dans les familles, la pratique de l’ablation du clitoris aux filles, au nom des normes sociales. Sensibilisées aux conséquences dramatiques des excisions, elles luttent désormais contre ce fléau, comme en Casamance

À leur époque, on n’utilisait pas encore les lames de rasoir. Un couteau bien tranchant faisait l’affaire.

« J’enlevais totalement le clitoris, mais seulement le clitoris. Pas les petites ou les grandes lèvres. Puis, une grand-mère vérifiait si j’avais bien coupé à la racine », raconte sobrement Thiékédié Mballo, 85 ans.

« Le risque était assez élevé car nous faisions cela avec des adolescentes déjà très fortes. Lorsqu’elles s’agitaient, la lame ne taillait pas au bon endroit. Il y avait des déchirures », complète Coumbayel Mballo, 70 ans.

Pendant près d’un demi-siècle, ces deux femmes ont été les exciseuses de Saré Demba, un petit village peul de Casamance dans le sud du Sénégal. Sous une sorte d’auvent en bois, à l’abri d’une chaleur de plus de quarante degrés qui grille les petites huttes en paille entourées d’animaux de basse-cour, elles ont accepté de parler sans tabou d’une coutume ancestrale encore répandue au Sénégal, malgré une loi d’interdiction votée en 1999 : l’excision.

L’Organisation mondiale de la santé a répertorié trois types d’opération : l’ablation du clitoris (clitoridectomie), du clitoris et d’une partie des petites lèvres (excision), du clitoris et des grandes et petites lèvres, avec suture du sexe de la femme (infibulation). Dans ce dernier cas, ne subsiste qu’une petite ouverture pour laisser écouler l’urine et les menstruations. Tolérées autrefois au nom d’un certain relativisme culturel, les mutilations génitales féminines (MGF), une dénomination apparue dans les années 1990, sont considérées aujourd’hui comme une violation des droits humains par les Nations unies, qui ont adopté, le 20 décembre 2012, une résolution appelant à y mettre fin.

L’Unicef estime à deux millions le nombre d’excisions par an. Très souvent sur des fillettes de moins de 5 ans. La moitié des victimes vivent dans trois pays : l’Égypte, l’Éthiopie et l’Indonésie. Avec un taux de femmes excisées de 26 %, le Sénégal n’est pas le pays le plus touché. Mais cette moyenne nationale masque d’importantes disparités régionales. Ainsi, dans la région de Kolda, une des zones les plus pauvres et les plus éloignées de Dakar, où se situe le village démuni de Saré Demba, ce taux est de 94 % !

« Cela se faisait de génération en génération. Si tu refusais, on disait que tu n’étais pas respectueux des normes sociales », explique Coumbayel Mballo. « Pour nous, l’excision était l’occasion d’éduquer les filles. On organisait une cérémonie, le koyan, une fois par an dans le village avec en général une vingtaine d’adolescentes », se souvient Thiékédié Mballo.

Ce rite de passage, abandonné avec l’entrée en vigueur de la loi de 1999, durait deux mois. Les mutilées, le temps de la cicatrisation, étaient enfermées et soumises à des punitions comme celle de remplir une bassine de larmes.

« On leur apprenait qu’elles devaient se soumettre aux hommes », poursuit-elle. « Maintenant que l’excision est faite clandestinement sur les bébés, ce geste n’a plus de sens car on a enlevé le volet éducation », continue-t-elle. « Et puis, nous avons été sensibilisées. Nous avons compris que ce n’était pas une bonne chose », assurent les deux anciennes exciseuses.

Fatoumata Baldé, la « matrone » du poste de santé de Kandia, proche de Saré Demba, participe à cette sensibilisation. Âgée de 59  ans, grand-mère de neuf petits-enfants, cette assistante de sage-femme au physique qui impose le respect alerte sur les conséquences médicales d’un tel acte.

« Le travail d’une femme enceinte qui a été excisée dure trois heures, au lieu d’une heure en moyenne. La cicatrice peut s’ouvrir au niveau du clitoris. Il y a des déchirures dans l’utérus. Après l’accouchement, les risques d’infection et d’hémorragie sont importants », détaille-t-elle.

Des grands-mères leaders sont désignées. Elles sont 64 à ce jour.

La matrone de Kandia fait partie d’un réseau de grands-mères qui sont en passe de changer les mentalités dans cette partie du Sénégal après avoir fait leur propre révolution sur des traditions dont elles sont les gardiennes attitrées. En 2006, les ONG The Grandmother Project (GMP, basée en Italie) et Vision du monde ont entamé une collaboration en Casamance pour revaloriser le rôle de ces aînées de plus en plus marginalisées. Après l’écriture d’un Guide des grands-mères, GMP et Vision du monde ont lancé un programme d’éradication des MGF dans la communauté rurale de Kandia du département de Vélingara, dans la région de Kolda. Avec, comme fers de lance, des grands-mères comme Fatoumata Baldé.

« Ils nous ont envoyé de la connaissance. Les marabouts nous ont dit qu’ils n’avaient pas vu d’excisions dans le Coran », dit-elle dans un français appris à l’école jusqu’en CM2. Contrairement à une idée reçue, il n’existe pas de lien avec les religions, dont l’islam. Les motivations de l’excision, apparue au temps des pharaons, restent encore confuses. Au Sénégal, on ne recense pas de MGF chez les musulmans wolofs, première ethnie du pays, alors qu’elles sont très présentes chez les musulmans peuls.

« Au cours de ces formations pour les grands-mères, nous développons cinq objectifs », indique Mariama Kandé, 32  ans, qui travaille à Vélingara pour The Grandmother Project. Il s’agit de la confiance en soi, de l’entente et de la solidarité entre grands-mères, du renforcement des connaissances sur la psychologie et l’anatomie, de la communication avec les jeunes filles, des relations avec les chefs de village, les imams et les notables.

Des grands-mères leaders sont désignées. Elles sont 64 à ce jour. Kankou Baldé, rencontrée dans le village de Kael Bessel, est l’une d’elles. « Une grand-mère leader est quelqu’un qui inspire confiance au sein de sa communauté. L’éducation est désormais basée sur la communication avec les enfants et non plus imposée lors de l’excision », dévoile-t-elle. « On ne peut pas parler de ce sujet avec nos mères ou nos copines. C’est tabou. Mais avec les grands-mères, c’est possible », reconnaît Kangué, une adolescente de 13 ans qui a appris par sa grand-mère qu’elle avait été excisée.

« L’excision est le domaine réservé de la grand-mère, la personne la plus influente sur la mère de l’enfant. Ici, elle prétendait qu’une femme non excisée était impure », développe Oumarou Diallo, du bureau de Vision du monde à Vélingara. « De 2005 à 2010, la politique répressive de l’État, les tentatives de reconversion des exciseuses et les grandes campagnes des ONG n’ont pas empêché cette pratique de perdurer », rappelle son collègue de Dakar, Boubacar Fofana. « Depuis 2009 et la mise en place d’un programme basé sur les grands-mères, les mentalités ont évolué », poursuit ce spécialiste de la protection de l’enfance. Mais cela ne s’est pas fait du jour au lendemain. Il a fallu convaincre. Selon une enquête réalisée par GMP, 93 % des grands-mères de la région se sont déclarées opposées à l’excision en 2011, contre 41 % en 2008 !

« Avant, on n’osait rien dire dans les maisons. Aujourd’hui, nous sommes fortes. »

Grâce à cette initiative, les aînées ont regagné confiance et respect. « Avant, on n’osait rien dire dans les maisons. Aujourd’hui, nous sommes fortes », confirme Fatoumata Baldé. « Si la grand-mère a dit comme ça, maintenant tout le monde s’exécute », rigole la matrone. « On a compris que ce qu’elles expliquaient était vrai car nous vivons avec ces problèmes », témoigne Toulaye Baldé, 36 ans, excisée trop jeune pour s’en souvenir. « Quand une femme excisée est assise et qu’elle se lève, son pagne est mouillé », relate-t-elle. « Les fistules obstétricales à l’origine des fuites urinaires ou fécales sont l’une des nombreuses conséquences des mutilations génitales », confirme Félix Diouf, médecin chef de Vélingara. « Outre la douleur consécutive à un acte violent fait sans anesthésie, on peut citer pêle-mêle les chocs septiques, les infections récidivistes qui provoquent la stérilité, des rapports sexuels compliqués… », détaille-t-il. Et parfois, c’est la mort.

En 2007, Mariama M’Ballo a perdu sa fille de 3 ans à la suite d’une excision, victime d’une anémie.

« C’était les normes sociales. La loi existait déjà mais elle n’était pas assez vulgarisée », confie-t-elle. Depuis ce drame, elle a eu une autre fille, qui n’a pas été excisée. « Dans les réunions des grands-mères, je dis juste : excision égale perte de vie », dit-elle.

Quel est l’impact de ce réseau des grands-mères ?

« Il est positif mais limité car il ne concerne qu’un tiers du sud du Sénégal. L’interdiction de l’excision, l’année dernière, en Gambie, va freiner les mutilations clandestines de bébés sénégalais dans cet État frontalier », répond Boubacar Fofana, de Vision du monde. « Nous n’avons pas de données récentes mais je constate que les cas d’hémorragie qui étaient quotidiens dans les centres de santé sont devenus rares », se réjouit Oumarou Diallo. « Si je vois quelqu’un avec un couteau, je le dénonce. Je l’ai déjà fait », prévient la grand-mère leader Kankou Baldé.

« Les filles qu’elles ont sauvées d’une mutilation auront des enfants d’ici cinq à huit ans. Il est absolument certain qu’elles ne les exciseront jamais. Dans une génération, l’éradication est donc possible », espère Oumarou Diallo. La lame des grands-mères se sera alors transformée en une lame de fond.

  • 93 % des grands-mères de la région de Kolda (sud du Sénégal) étaient opposées à l’excision en 2011, alors qu’en 2008 elles n’étaient que 41 %.
  • Pratiques répandues en Afrique. Les mutilations génitales féminines sont surtout infligées dans 29 pays en Afrique avec des écarts régionaux importants. Ceux qui excisent le plus sont : la Somalie (98 %), la Guinée (96 %), Djibouti (93 %), l’Égypte (91 %), le Mali et l’Érythrée (89 %).
  • Âgées et modernes « Souvent les gens pensent que nous, les grands-mères, sommes contre le changement. » Maimouna, grand-mère militante au Mali.
  • 125 – C’est, en millions, le nombre estimé dans le monde de femmes et de filles qui ont été victimes à ce jour de mutilations génitales, selon l’Unicef.

Source : humanite.fr

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