Radha Rani Sarker, briseuse de mariages d’enfants

 

Radha Rani Sarker. Un nom à retenir, un exemple. Une combattante, contre les mariages forcés et pour l’émancipation.

Radha Rani, le 10 octobre. Photo Paul Rousteau

Radha Rani, le 10 octobre. Photo Paul Rousteau

A 21 ans, la Bangladaise s’est arrachée de la misère pour témoigner du calvaire des fillettes mariées de force.

Les larmes coulent de ses beaux yeux en amande, emportant avec elles le mascara. Mais il en faut plus pour arrêter le torrent de paroles qui sort de ses lèvres, tour à tour joyeux, furieux ou charriant la boue épaisse du malheur. Radha Rani Sarker, 21 ans, semble en avoir 14 lorsqu’elle croque dans une barre de chocolat, 40 lorsqu’elle raconte son enfance. Elle a quitté pour la première fois le Bangladesh cet automne, invitée à Paris, puis à Bruxelles, pour témoigner contre le mariage précoce des filles.

Elle est née en 1995 dans un village «très beau, très vert», à 250 km de Dacca, la capitale, dans une maison d’une pièce, «trop petite pour nous tous». Ses parents, illettrés, ont déjà quatre filles, et son arrivée n’arrange pas le climat familial miné par la violence et une pauvreté extrême. Une fille est considérée comme une calamité, une bouche à nourrir qui partira après son mariage servir sa belle-famille, alors qu’un garçon est censé prendre soin de ses géniteurs jusqu’à leur mort. Déjà, à la naissance d’une de ses grandes sœurs, la grand-mère paternelle avait arraché le placenta du ventre de sa bru, avait roulé le bébé dedans, et avait jeté le tout aux ordures – où elle avait été récupérée. La grand-mère maternelle, elle, tente de calmer l’hystérie déclenchée par l’arrivée de la petite dernière, assurant que «c’est une décision des dieux», qu’il faut prier «pour qu’elle devienne un garçon». Des dieux qui, dans cette famille hindouiste, n’ont jusque-là pas brillé par leur clémence.

Radha est laissée pour compte, nourrie des restes de la famille, qui vit de la fabrication de paniers en bambou. Elle a 3 ans quand elle est repérée par l’ONG Plan international, qui vient en aide aux enfants en détresse. Une Anglaise la marraine, des volontaires locaux de l’association organisent des conférences et des activités pour les enfants du village. «J’adorais ces réunions, on me parlait gentiment, on m’informait, on me demandait mon avis. J’aimais beaucoup le théâtre et le chant.» Radha, qui se décrit comme «une enfant toujours souriante», aime «beaucoup beaucoup» l’école. Même si elle peine en classe, elle peut jouer et échapper aux corvées.

«Mon père était très gentil, je passais beaucoup de temps à travailler avec lui, assure sa fille. Mais il devenait brutal dès que je voulais aller à l’école.» L’enseignement est gratuit, mais les livres, les cahiers et surtout les cours de soutien coûtent cher. Elle rit en racontant que son père la réveillait d’une gifle lorsque, le soir, elle s’endormait en tressant les paniers. Mais s’étrangle de colère en se rappelant l’enseignante qui, devant ses mauvais résultats en calcul, l’avait frappée et renvoyée en disant : «Tu ferais mieux de te marier !»

Interdit depuis près d’un siècle, le mariage des fillettes est un fléau au Bangladesh, où 29 % sont mariées avant 15 ans, le taux le plus élevé au monde. Bien que les causes soient connues – misère, coût de l’éducation, harcèlement sexuel des célibataires, tradition de la dot – les gouvernements successifs se contentent de belles déclarations.

Chez Radha Rani, les catastrophes s’accumulent. Une des sœurs est violée à 12 ans.

«L’image de la famille était atteinte. Le village a mis une grosse pression pour qu’elle épouse son agresseur.»

Le père refuse, mais la marie à un autre. Lui qui gagne 50 euros par mois emprunte à un usurier, autre plaie du Bangladesh, pour payer une dot pour la deuxième, toujours pas casée à 18 ans. «Il n’a pas pu rembourser. Des gens sont venus, ont pris notre toit. Il pleuvait dans la maison, je pleurais. La vie était si triste.»

En 2009, Radha a 14 ans quand son père meurt. Le reste de la famille décide de la marier.

«Il y a l’idée qu’une femme doit forcément être prise en main par un homme. Mais j’avais vu ce qui était arrivé à ma mère, mes sœurs, mes amies, je ne voulais pas de cette vie-là. Et je savais que le mariage des enfants est illégal.»

Elle refuse. Le mari d’une de ses sœurs la kidnappe, l’enferme, mais elle s’enfuit avant la noce. Son village, moitié musulman, moitié hindouiste, se ligue contre la rebelle :

«J’étais devenue dangereuse pour la société et pour ses normes. Ça n’a rien à voir avec la religion, c’est une question de culture sociale.»

Sa mère, elle-même mariée à 12 ans, femme battue, qui avait été si souvent impuissante à la protéger, décide de la garder à la maison. L’adolescente s’acharne, rattrape son retard à l’école :

«J’avais tellement combattu pour continuer mon éducation, rien n’aurait pu m’arrêter.» 

Elle refuse les prétendants, huit à ce jour, mais trouve une stratégie pour ne pas braquer leurs familles :

«Je répondais « d’accord, mais quand j’aurai 18 ans. »»

Qui pouvait vouloir épouser une forte tête comme celle-là ? Elle rougit :

«Je gagnais de l’argent avec les paniers, c’est rare pour une fille. Et puis, je savais chanter.»

Peu à peu, Radha Rani prend sa revanche. Depuis son bac, elle étudie les sciences sociales à l’université voisine, travaille pour l’ONG Pollisree qui défend les droits des filles, gagne «3 ou 4 euros par jour». Devenue «briseuse de mariages forcés», elle se déplace à vélo, bravant les quolibets : «Conduire son véhicule, le maîtriser, c’est aussi une question de pouvoir.» Elle a, également, été la première à prendre des cours d’autodéfense après une agression. Pour Julien Beauhaire, de Plan International, «c’est une militante dans l’âme». Elle affirme que les choses changent, que les gens la voient prendre soin de sa mère quand leurs fils ne font rien pour eux, que d’autres filles font de même. Ses sœurs, revenues à la maison, vivent à ses crochets, lui «mettent une pression terrible, et l’étouffent». Mais une voisine, qui voulait la chasser du village il y a quelques années, lui a dit avant son départ pour l’Europe : «Tu fais notre fierté !» Pourquoi n’avoir jamais quitté un village qui lui a si peu donné ? «J’affronte mon destin. Ma philosophie de vie, c’est que chaque acte, chaque mot, a un sens. Si j’avais grandi dans une famille heureuse, je ne serais pas aussi forte.» Les prières de sa grand-mère ont-elles marché, est-elle devenue un garçon ? «Pour l’instant, je ne suis ni l’une ni l’autre, car je ne respecte pas les règles imposées aux filles.» Elle ne connaît pas l’amour, attend de trouver «l’homme rêvé», celui qui aura bon cœur, respectera son travail, et saura chanter. En attendant, la visite de Paris a été «le plus beau jour de [sa] vie».


28 octobre 1995 Naissance au Bangladesh. 1998 Parrainée par Plan International. 2009 Tentative de mariage forcé. Octobre 2016Discours devant la Commission européenne, à Bruxelles.

Source : Laurence Defranoux pour liberation.fr

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