«Tout mariage précoce est un viol potentiel»

39 000 filles de moins de 18 ans sont mariées de force quotidiennement à travers le monde.

« Ces mariages sont en fait des viols. Appeler cela « mariage », c’est donner une reconnaissance juridique à un abus ignoble des jeunes filles. Il s’agit, pour moi, d’abus sexuel et de travail forcé. »

Nyaradzayi Gumbonzvanda à Genève, en Suisse, le 6 novembre 2014. Getty / Harold Cunningham/WireImage

Nyaradzayi Gumbonzvanda à Genève, en Suisse, le 6 novembre 2014. Getty / Harold Cunningham/WireImage

Nyaradzai Gumbonzvanda est une avocate zimbabwéenne et militante de la cause de filles mariées avant la majorité. Les chiffres sont terrifiants : 39 000 filles de moins de 18 ans qui sont mariées de force quotidiennement à travers la planète. L’Afrique est particulièrement touchée par ce fléau avec un taux de mariage précoce s’élevant entre 60% et 70% dans plusieurs pays. Ambassadrice de bonne volonté de l’Union africaine pour l’abolition du mariage précoce sur le continent, la Zimababwéenne fait campagne pour en finir avec à l’horizon 2030. Rencontre avec une combattante en colère contre son continent qui « brade » ses filles.

Addis-Abeba, fin janvier 2017. En ce début d’année, la capitale éthiopienne accueille le 28e sommet biannuel des 55 pays de l’Union africaine. Le sommet a pour thème la jeunesse, avec l’accent mis cette année sur la parité hommes-femmes.

Un taxi brinquebalant me conduit vers le centre-ville pour un rendez-vous avec Nyaradzai Gumbonzvanda, à l’hôtel Dreamliner. Je suis en retard. En cause, la circulation difficile des heures de pointe. Lorsque j’arrive à ma destination, Madame Gumbonzvanda m’attend depuis une vingtaine de minutes déjà dans le hall de l’hôtel, avec deux des filles que sa fondation Rozaria Memorial Trust a secourues récemment en les aidant à sortir d’histoires personnelles sordides. Celles-ci l’ont accompagnée à Addis, afin de témoigner devant les ministres et les décideurs réunis à l’occasion du sommet. Elles s’appellent Noleen et Loveness.

– Loveness, quel beau nom ! Qu’est-ce qu’il signifie ?
– Je ne sais pas. C’est ma mère qui m’a donné ce nom. Pauvre femme, elle avait sans doute besoin d’amour. « Loveness », c’est comme « Goodness », difficile de la définir, il faut la ressentir…

Des filles-enfants aux filles-épouses

Pour l’instant, assis en face des trois femmes emmurées dans leurs pensées, je ne ressens rien. Sauf peut-être le sentiment de détermination que traduit la voix douce mais ferme de Nyaradzai Gumbonzvanda, qui dirige la conversation. Elle est depuis 2014 l’ambassadrice de bonne volonté de l’UA pour l’abolition des mariages précoces. Elle voit tous les jours les dégâts que cause ce phénomène social dévastateur.

« Ces mariages sont en fait des viols, s’indigne-t-elle. Appeler cela « mariage », c’est donner une reconnaissance juridique à un abus ignoble des jeunes filles. Il s’agit, pour moi, d’abus sexuel et de travail forcé. »

Nous parlons statistiques, du nombre très élevé de jeunes filles dans le monde qui sont arrachées à leur enfance, pour être mariées de force. Les régions les plus touchées sont l’Asie du Sud et l’Afrique subsaharienne. Les chiffres donnent le tournis. Toutes les deux secondes, une jeune fille est mariée, avant même d’avoir atteint la maturité physique ou émotionnelle requise pour devenir épouse ou mère. La planète compte 720 millions de femmes qui ont été mariées avant leur 18e anniversaire.

Les statistiques sont particulièrement élevées en Afrique, si l’on en croit la pasionaria de la cause des filles-enfants mariées de force.

« Saviez-vous, m’interpelle-t-elle, que 15 des 20 pays connaissant les taux de mariage des enfants les plus élevés au monde sont en Afrique ? Dans mon pays natal, le Zimbabwe, 30% des filles sont mariées avant 18 ans. Le phénomène est plus répandu en Afrique centrale et en Afrique australe. Au Niger, par exemple, 76% de la population féminine est entrée en ménage avant l’âge adulte. Le chiffre est de 68% au Tchad, 52% en Guinée, au Burkina ou au Soudan du Sud, 44% en Sierra Leone, 43% au Nigeria… »

Nyaradzayi Gumbonzvanda, entourée de l'ex-top-model Naomi Campbell et la première présidente femme de l'Irlande Mary Robinson, défilent le 8 mars 2010 à New York dans le cadre de la campagne «Join me on the Bridge». Getty Images / Gary Gershoff

Nyaradzayi Gumbonzvanda, entourée de l’ex-top-model Naomi Campbell et la première présidente femme de l’Irlande Mary Robinson, défilent le 8 mars 2010 à New York dans le cadre de la campagne «Join me on the Bridge». Getty Images / Gary Gershoff

Quelles en sont les causes ? La pauvreté ? « Non, non, la pauvreté, comme beaucoup le croient, n’en est pas la seule raison, répond-elle. A la pauvreté s’ajoutent la question de la sécurité et la vision traditionnelle de la femme à laquelle on accorde une faible valeur sociale. » Lors des rencontres avec les familles, Mme Gumbonzvanda martèle que le mariage ne garantit pas la sécurité des jeunes filles. Au contraire, cela les expose aux risques de violences sexuelles, physiques et psychologiques, pour le reste de leur vie. Comme elles sont trop jeunes, elles ne savent pas dire non à leurs maris qui leur imposent des rapports sexuels, souvent traumatisants. Elle rappelle aux familles qu’en obligeant leurs filles à se marier avant leur maturité physique, elles les condamnent parfois à la mort. « Ce sont les filles âgées de 14 à 20 ans, répète-t-elle jusqu’à satiété, qui sont les plus exposées aux décès évitables liés à l’accouchement. »

Certains parents lui répondent qu’ils préfèrent donner leurs filles en mariage plutôt que de les voir mourir de faim dans la maison, faute d’argent.

« Ce faisant, ils les plongent dans une vie entière de pauvreté et de privation, explique-t-elle, car le mariage empêche les filles de s’éduquer et d’apprendre des métiers qui auraient pu compléter le revenu de leurs maris. D’ailleurs, en Afrique, le taux le plus élevé d’abandon scolaire parmi les filles se trouve dans la tranche d’âge de 4 à 20 ans. C’est une perte tragique pour le continent en termes de capital humain. »

Ressentiments et frustrations

Issue elle-même d’une famille modeste, Nyaradzayi Gumbonzvanda a vu de près les causes et les conséquences des mariages précoces. Sa mère, qui avait été mariée à 15 ans, en a jusqu’à sa mort voulu à ses parents de ne pas lui avoir laissé le choix. Elle aurait voulu poursuivre l’école. De surcroît, après la mort de son mari, elle a dû élever ses enfants dans la pauvreté la plus absolue, sans pouvoir à son tour empêcher ses filles de se marier trop tôt. Seule la cadette, Nyaradzayi, a pu faire des études poussées, aller à l’université, avant de s’installer comme avocate.

« Si j’ai réussi à m’en sortir, c’est parce que ma famille m’a toujours soutenue, malgré la pauvreté », raconte la célèbre avocate, connue aujourd’hui dans le monde entier pour son combat acharné contre le mariage précoce en Afrique. « Pendant mes études, je me suis spécialisée en droit pénal, se souvient-elle, mais quand j’ai commencé à plaider, j’étais toujours profondément frustrée de voir que les hommes accusés de violences gravissimes contre les femmes s’en sortaient avec des sentences plutôt clémentes. » C’est sans doute ses premières expériences de plaidoirie dans les tribunaux de son pays, doublées des souvenirs des frustrations de sa mère, qui ont conduit Me Gumbonzvanda vers la cause des jeunes filles.

Une cause qu’elle défend depuis bientôt trente ans, d’abord en tant qu’avocate, puis au titre des positions importantes qu’elle a occupées au sein des organisations internationales telles que l’Unicef, le Fonds des Nations unies pour les femmes (ONU-Femmes). En 2007, elle a pris la tête de l’Alliance mondiale des unions chrétiennes féminines (YWCA) qui a des antennes dans 125 pays, une tribune qui lui a permis d’amplifier sa croisade. C’est pendant qu’elle était en poste à Genève au siège de la YWCA que l’Union africaine est venue la chercher en 2014 pour lui attribuer le titre honorifique et prestigieux d’Ambassadeur de bonne volonté de l’UA pour l’abolition du mariage des enfants.

Ambassadeur de bonne volonté

« Pour honorifique qu’elle soit, cette nomination m’a permis de faire avancer la cause des enfants victimes de mariage forcé sur notre continent, se réjouit Nyaradzayi Gumbonzvanda. Comment ? En sensibilisant les gouvernements et dirigeants de toute l’Afrique, grâce notamment à la campagne lancée pour l’Union africaine pour abolir ce fléau. C’est aussi la reconnaissance par les pouvoirs publics que le mariage des enfants viole les droits humains des filles, y compris leur droit de choisir si, quand et avec qui elles souhaitent se marier. C’est une question désormais éminemment politique. »

« Parmi les bonnes nouvelles, poursuit-elle, plusieurs pays tels que l’Egypte, le Mozambique, l’Ouganda, l’Ethiopie, la Zambie ont élaboré une stratégie nationale pour mettre un point final à cette pratique. »

Ces actions encourageantes, mais isolées, suffiront-elles pour que se réalise l’ambition de la pasionaria zimbabwéenne d’abolir complètement le mariage précoce à l’horizon 2030 ?

Rien n’est moins sûr, mais la fondation Rozaria Memorial Trust qu’elle a créée à Harare en souvenir de Rozaria, sa mère, est devenue au cours des dernières années une des ONG les plus connues du Zimbabwe. Consacrée à la cause des femmes, cette organisation finance les projets de vie des Noleen, des Loveness et d’autres encore, pour que ces jeunes filles victimes d’une société misogyne puissent reprendre leur destin en main.

 

Source : rfi.fr

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